Ce que j’ai appris en 26 ans de vie dans une ville ultra-orthodoxe

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Le camion de déménagement était garé dans le parking. Vingt-six années de vie à Modiin Illit, la ville ultra-orthodoxe la plus peuplée d’Israël, allaient se replier en quelques heures dans des cartons. Eliezer Hayon, chercheur senior à l’Institut de Jérusalem pour la recherche politique, regardait les ouvriers s’activer et se souvenait d’un épisode précis, survenu dans ce même parking.

C’était à la veille des fêtes juives. Un conseiller municipal avait réquisitionné le parking, sans demander l’autorisation de qui que ce soit, pour y installer d’immenses lots de pommes de terre, d’oignons et de carottes distribués à prix symbolique ou gratuitement aux familles dans le besoin. Des centaines de personnes faisaient la queue. Le parking était bloqué. À l’arrière de sa voiture, son fils handicapé en fauteuil roulant attendait. Quand il interpella le conseiller, la réponse tomba, imperturbable : « Je t’ai fait un don. » Pas de cynisme dans le regard. Pas d’ironie. Et quand Hayon objecta que c’était illégal, l’élu municipal lui répondit avec bonne humeur : « Porte plainte à la mairie. »

La colère de ce jour-là s’est éteinte avec le temps. Elle a laissé place à une compréhension que l’auteur formule ainsi : cet homme avait raison. Il avait mobilisé un espace privé pour que l’organisme collectif haredi puisse continuer à survivre. C’est là l’une des clefs de voûte de l’économie ultra-orthodoxe — cette disposition spontanée à céder l’espace personnel pour le bien commun, sans passer par aucun formulaire administratif.

Une ville-monde à part entière

Modiin Illit est une ville fascinante par ses paradoxes. Environ cent mille habitants s’y entassent, dont quelque soixante pour cent sont des enfants — proportion sans équivalent en Israël. La ville affiche la plus haute espérance de vie du pays, tout en étant simultanément la plus pauvre. Son maire, Yaakov Guterman, occupe son poste depuis l’an 2000, soit plus de vingt-cinq ans. Mais ce qui le distingue vraiment n’est pas sa longévité : c’est l’indifférence totale que lui portent ses administrés. Chaque mandat municipal, il monte rendre visite à la haute autorité rabbinique locale, et son maintien en place est assuré. Personne ne se présente contre lui. La question même ne se pose pas.

La ville n’a qu’une seule entrée. Cent mille personnes convergent vers un seul et même goulet d’étranglement. Si un incident venait à bloquer cette voie unique, les conséquences seraient catastrophiques. Mais personne ne s’en indigne publiquement, faute d’information, faute d’opposition, faute de contre-pouvoir.

Le pacte social qui permet à cette ville de fonctionner repose sur trois piliers concrets : la collecte des ordures, des remises massives sur la taxe foncière pour les familles d’étudiants en yeshiva, et une tolérance généralisée face aux constructions illégales. Ces dernières prolifèrent de façon spectaculaire. Dans un immeuble homologué pour vingt appartements peuvent venir s’ajouter vingt unités supplémentaires, plusieurs passages souterrains et un mikvé construit par l’habitant du rez-de-chaussée. Ces agrandissements sauvages engendrent des tensions considérables entre voisins. Les tribunaux rabbiniques — personne n’irait devant un tribunal civil — croulent sous les affaires de droit talmudique. Dans un seul bâtiment, il n’est pas rare que cinq familles de palier ne se parlent plus.

Et pourtant, comme le note Hayon, dans la plupart des cas, c’est une famille nombreuse et modeste qui parvient à agrandir son logement — et les voisins savent que leur tour viendra peut-être. Cette forme de générosité structurelle, dans un immeuble de locataires laïcs, serait tout simplement impensable.

Un pouvoir rabbinico-politique sans contre-poids

La vraie autorité à Modiin Illit n’est pas celle du maire. Elle appartient à l’encadrement rabbinique lituanien, dont le contrôle s’étend à toutes les sphères de la vie locale : institutions éducatives, commerces, presse. Les journaux et bulletins locaux sont soumis à une supervision rabbinique — officiellement pour garantir la conformité aux normes de la modestie ; en pratique, aucune opinion dissidente n’y a jamais été publiée. Jamais un éditorial critique sur l’administration locale, religieuse ou politique, n’est paru dans ces supports. Certains habitants attribuent directement cette censure de fait aux superviseurs religieux.

Cette domination produit des effets documentés, comme la discrimination persistante à l’encontre des élèves séfarades dans les établissements scolaires lituaniens d’élite de la ville. Hayon, qui a mené une recherche avec Ehoud Prawer, ancien commissaire à la fonction publique, sur les mécanismes de l’économie haredi, souligne que ces structures de contrôle sont aussi des mécanismes de cohésion sociale — mais au prix d’une opacité totale et d’une impossibilité de transformation de l’intérieur.

Des incidents de la vie quotidienne illustrent jusqu’où peut aller l’intolérance communautaire. Deux voisins ont informé Hayon, presque aimablement, qu’ils cessaient tout contact avec lui en raison de ses publications critiques sur « l’internet laïc ». Un autre a été froissé qu’il apparaisse à une cérémonie sans veste ni chapeau. Un troisième a annoncé ne plus pouvoir entrer chez lui, puisque son domicile abritait un téléphone non certifié et un accès internet non filtré. Et lors d’une prière du matin à laquelle il avait amené sa fille de quatre ans, un homme se mit à frapper la table en criant pour signifier que la « présence indécente » ne lui permettait pas de continuer la prière — avant qu’un autre fidèle, séfarade, ne vienne s’interposer et conseille au perturbateur de consulter un spécialiste.

Ce que la ville sait faire mieux que nulle part ailleurs

Mais Hayon ne quitte pas Modiin Illit avec la bile en bouche. Il y a quelque chose dans cette ville qu’on ne trouve guère ailleurs : une densité intellectuelle talmudique proprement extraordinaire. Dans les centaines de petites synagogues installées dans de vieux préfabriqués, on croise des hommes qui maîtrisent le Talmud de Babylone dans son intégralité — près de trois mille pages — la littérature halakhique et les responsa rabbiniques. Les bibliothèques de la ville contiennent des centaines de milliers d’ouvrages et ne désemplissent pas, même passé dix heures du soir. Les librairies sont les commerces les plus fréquentés de la cité.

C’est cette richesse intellectuelle, paradoxalement, qui produit aussi le fondamentalisme. L’attachement à la Torah peut mener à des formes de rigorisme qui rappellent des époques moins éclairées. Mais il peut aussi donner naissance à des conversations talmudiques d’une profondeur rare, à une culture du livre vivante, à une capacité de débat qui force le respect.

Modiin Illit est par ailleurs l’une des villes les plus demandées du marché haredi. Les appartements de quarante mètres carrés s’y arrachent, les prix montent, et de jeunes couples font la queue pour y entrer. Ses habitants — surnommés affectueusement « k’sarnikim », du nom de Kiriat Sefer — ont le choix. Et ils choisissent, justement, de ne pas remettre en cause le système dans lequel ils vivent.

Peut-on leur reprocher ? Hayon l’avoue lui-même : non. Toute intervention extérieure serait du paternalisme à l’état pur. La plupart des habitants semblent trouver leur équilibre dans cette construction collective. Ou, comme il le formule : ils ne ressentent pas une frustration suffisante pour vouloir changer quoi que ce soit.

Ce que l’on emporte de vingt-six ans dans une ville pareille, ce ne sont pas les constructions sauvages, ni la pauvreté, ni même les voisins silencieux. C’est le réseau de solidarité, l’intelligence talmudique, et ce moment précis où une maison entière s’est vidée en quelques heures parce que le chercheur avait annoncé qu’il offrait tout son mobilier à qui en voulait.


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