La décision de la Cour suprême de geler la loi (de non-)arrestation découle notamment de graves vices de procédure dans le processus législatif, et de la décision étonnante du gouvernement de ne pas envoyer de représentant pour expliquer la loi devant la Cour. Ces éléments peuvent être corrigés, et je ne traiterai ici que du débat de fond, encore non tranché, sur la justesse de cette loi, qui semble à première vue discriminer les Haredim par rapport aux autres personnes soumises à la conscription.
Ma position est ferme : la Torah exige de tout étudiant en Torah de s’enrôler dans Tsahal et dans les forces de sécurité, de mettre immédiatement son épaule sous le brancard sécuritaire, aussi lourd soit-il à porter, et de sauver le peuple d’Israël de ses ennemis qui se lèvent contre lui de toutes leurs forces. Ma controverse porte sur la direction rabbinique et politique des Haredim, qui leur interdit dans les faits de s’enrôler.
L’argument des autorités contre la justesse de la loi ne concerne pas les dirigeants. Il concerne le jeune homme, éduqué toute sa vie à écouter la voix de ses maîtres et à leur obéir avec une foi entière, persuadé qu’ils représentent fidèlement la parole de la Torah et ce que D.ieu exige de lui. Si la Cour valide l’argument de principe contre la loi et renouvelle les arrestations, cela signifiera, du point de vue de ce jeune Haredi, qu’on lui impose un choix unique : obéir à la loi de l’État et aux instructions de son tribunal, ou obéir à ceux qui lui ont enseigné et expliqué, tout au long de sa vie, quelle est la voie de la Torah et la véritable foi en D.ieu, quelle est sa mission au sein du peuple d’Israël et quel est son avenir, dans ce monde comme dans le monde à venir.
Les dirigeants spirituels et politiques de ce jeune Haredi se trompent, selon ma conviction profonde, à leurs propres dépens comme à ceux de tout le peuple d’Israël, en ignorant l’obligation de conscription. Mais ce jeune Haredi n’a pas les outils pour s’en rendre compte. Le choix qui s’offre à lui n’est que celui que j’ai exposé plus haut. Si les juges de la Cour suprême ordonnent le renouvellement des arrestations au motif de l’injustice de la loi, la signification de leur décision sera d’imposer à ce jeune homme, par la porte de la cellule d’arrestation, de quitter ce à quoi il a été éduqué toute sa vie, et de choisir une voie qu’il ne connaît pas — même si le prix à payer est d’abandonner ce qu’il connaît de la loi divine : l’obéissance à ses maîtres et aux grands de la Torah.
C’est une coercition de foi et de conscience comme on en a surtout connu au Moyen Âge, et aussi en Russie soviétique. Les Haredim risquent d’éduquer des générations entières d’élèves à un regard négatif envers l’État d’Israël, perçu comme contredisant ouvertement l’éducation à la Torah, aux commandements et à l’héritage d’Israël. Les honorables juges souhaitent-ils vraiment que cette coercition porte leur nom, ici, dans l’État d’Israël, dont la vocation était de restaurer un judaïsme meurtri ?
Je précise ma position : à mon sens, le gouvernement doit prendre toute mesure empêchant une aide économique substantielle à ceux qui ne s’enrôlent pas dans les forces de sécurité en ce moment. Les Haredim doivent bien comprendre le prix du refus quasi total de coopération qu’ils opposent à toute idée visant à enrôler ne serait-ce qu’une partie significative d’entre eux dans l’effort sécuritaire, dangereux et sisyphéen, de défendre les citoyens de l’État — et eux-mêmes. Ce prix doit être lourd, et sans arrangements de coalition ! Qui ne donne pas ne recevra pas. Mais pas l’arrestation forcée, qui place devant eux le choix que j’ai décrit.
La signification d’un ordre de renouvellement des arrestations serait difficile pour une raison supplémentaire : le but de l’emprisonnement prévu pour les Haredim qui ne s’enrôlent pas n’est ni une punition ni une vengeance, mais une incitation dissuasive destinée à les enrôler dans Tsahal. Or dans les faits, la menace d’emprisonnement et sa mise en œuvre produisent clairement l’effet exactement inverse. Elles « prouvent » en quelque sorte aux Haredim que le but est de les couper de leurs maîtres, et poussent les Haredim désireux de s’enrôler par le biais des yeshivot Hesder haredies, notamment, à rompre le contact avec l’armée et à rejoindre ceux qui crient à l’injustice de leur emprisonnement.
Le seul bénéfice de l’abrogation de la loi de (non-)arrestation serait donc uniquement punitif ou vindicatif. Le résultat pourrait être un affaiblissement de la force de Tsahal en termes de nombre d’engagés.
J’ai discuté avec des juristes de la marge d’appréciation concernant l’abrogation de la loi, et il m’a été répondu que la Cour suprême n’aurait pas d’autre choix, en raison du principe d’égalité inscrit dans la loi et de l’impossibilité de distinguer entre les Haredim obéissant à leurs maîtres et tout autre déserteur pour d’autres motifs. Cela signifie, selon eux, que les juges sont censés dialoguer uniquement avec le mot écrit dans la loi, et non avec la réalité elle-même — laquelle indique, à mon avis, qu’il faut renoncer à la seule peine d’emprisonnement. Si je devais comparer cela aux lois de la Torah, il s’agit d’une méthode qui se rapproche, deux doigts à droite, de l’école de Beit Shammaï : que le jugement transperce la montagne.
L’école de Beit Hillel, dont la halakha suit généralement l’avis, savait dialoguer non seulement avec le mot écrit dans la Torah, mais aussi avec la réalité elle-même, et c’est ainsi qu’elle a établi la halakha. C’est ainsi qu’ont agi, avec une force peu commune, les décisionnaires du rabbinat militaire tout au long de la guerre, en délivrant des autorisations ponctuelles dans toutes sortes de situations jamais examinées auparavant par la halakha, à seule fin de ne pas nuire à la victoire de Tsahal dans la guerre, que ce soit dans les lois du Shabbat ou dans d’autres domaines. S’ils n’avaient dialogué qu’avec le mot écrit, ils auraient affaibli Tsahal dans ses heures les plus difficiles.
Liens internes
Sur les débats précédents autour de la conscription des Haredim, retrouvez notre article sur l’exigence de la procureure générale d’arrêter les déserteurs haredim, ainsi que notre article sur l’arrestation d’un étudiant de yeshiva pour esquive du service militaire.



