Pendant plus de trente ans, Israël n’avait jamais eu de représentation permanente à Ljubljana. La Slovénie figurait, avec le Liechtenstein, parmi les deux seuls pays d’Europe centrale à ne pas accueillir d’ambassade israélienne résidente — les affaires étaient traitées par un ambassadeur non résident, depuis l’étranger. Ce vide vient d’être comblé.
Dans une déclaration publiée lundi, le Premier ministre Janez Janša a défendu la décision de son gouvernement et l’a formulée dans des termes qui n’ont rien de feutré. Son cabinet, a-t-il expliqué, se contente de normaliser la politique étrangère slovène et de réparer les dommages causés par l’extrémisme de gauche. Puis la phrase qui a fait le tour des rédactions : les seuls dégâts économiques provoqués par ce qu’il qualifie de politique antisémite de la coalition de son prédécesseur Robert Golob sont, selon lui, considérables.
Le mot « antisémite » appliqué par un chef de gouvernement européen à l’action de son prédécesseur immédiat n’est pas une formule ordinaire. Il donne la mesure du basculement.
D’où vient la Slovénie
Le point de départ mérite d’être rappelé, car il explique l’ampleur du revirement. Sous la direction de Robert Golob, Ljubljana s’était installée à l’avant-garde du camp le plus critique d’Israël en Europe. Le pays avait reconnu un État palestinien en juin 2024. Il avait imposé ce qui équivalait à un embargo sur les échanges militaires avec Israël. Il avait figuré parmi les premiers États de l’Union à interdire l’importation de produits en provenance de Judée-Samarie, et à prononcer des interdictions d’entrée visant Benyamin Netanyahou ainsi que les ministres Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich. Le drapeau palestinien flottait sur le palais gouvernemental. Le diffuseur public RTV Slovenija avait boycotté l’Eurovision 2026 en raison de la participation israélienne.
Puis sont venues les élections législatives de mars 2026. Golob n’est pas parvenu à reconstituer une coalition. Janez Janša, lui, y est arrivé — investi en mai, entré en fonction début juin, pour un quatrième mandat de chef de gouvernement.
Le changement a été immédiat et théâtral. Quelques minutes après la confirmation parlementaire de son équipe ministérielle, le drapeau palestinien a été retiré du palais gouvernemental et remplacé par les couleurs slovènes, européennes et ukrainiennes. Ont suivi le gel de la reconnaissance de l’État palestinien, l’annulation de l’interdiction du commerce militaire avec Israël et la levée des interdictions d’entrée. Janša a également annoncé son intention de transférer l’ambassade slovène en Israël à Jérusalem — ce qui, s’il le fait, constituerait une première au sein de l’Union européenne.
Netanyahou remercie, l’opposition proteste
Le mois dernier, Janša s’était déjà accroché publiquement avec la présidente slovène Nataša Pirc Musar, qui lui reprochait sa position sur Israël. Sa réponse tenait en une formule : jurer fidélité au droit international tout en parlant de génocide à Gaza ou en Judée-Samarie, alors qu’aucune institution compétente ne l’a établi au regard de ce même droit, relève d’un choix politique d’un genre particulier.
Benyamin Netanyahou l’avait aussitôt remercié sur X pour son courage et sa clarté « face à l’hypocrisie européenne ». Le Premier ministre israélien avait développé son argument : l’Union se tait quand la Turquie, membre de l’OTAN, occupe illégalement la moitié de Chypre — un État membre de l’UE — mais s’indigne quand le peuple juif exerce son droit historique à bâtir et à vivre sur sa terre ancestrale. Janša, avait-il ajouté, a rappelé à tout le monde que la Slovénie est un État souverain et un membre de l’Union à part entière, et que ce n’est pas une provocation mais un droit que certains voudraient lui refuser.
Dans la foulée, la Slovénie a bloqué une déclaration commune de l’Union européenne condamnant le projet israélien de construction de plus d’un millier de logements dans la zone E1, en Judée, secteur situé en zone C et donc sous juridiction israélienne.
Ce virage ne fait toutefois pas l’unanimité à l’intérieur du pays, et il serait malhonnête de le passer sous silence. Un sondage du quotidien Delo réalisé en juin donnait 56 % de Slovènes opposés à un rapprochement avec Israël, contre 14 % de partisans. Plusieurs organisations, ainsi que des groupes étudiants et pro-palestiniens, ont annoncé des manifestations contre l’inauguration de l’ambassade. Le parti de Robert Golob, lui, décrit l’ouverture comme un renvoi d’ascenseur — une accusation que le gouvernement rejette.
Le calendrier, enfin, donne à l’affaire un relief particulier. Israël inaugure sa première ambassade résidente à Ljubljana au moment précis où douze pays occidentaux annoncent des sanctions commerciales visant la Judée-Samarie, et où Jérusalem ferme le consulat britannique en riposte. D’un côté un front qui se durcit, de l’autre une porte qui s’ouvre. Sur la carte diplomatique européenne, la Slovénie vient de changer de couleur.
Sur ces rapports de force entre Israël et les capitales européennes, nos articles précédents complètent le tableau : la fermeture du consulat français à Jérusalem, le vote de l’Assemblée générale de l’ONU sur la « Palestine », et les sanctions ciblées préparées par Israël après les reconnaissances européennes.



