Gadi Eisenkot n’a toujours reçu aucune proposition officielle de la Liste commune, mais son camp lui a déjà envoyé une réponse, et elle est sans détour. Dans un entretien accordé à la chaîne jordanienne Al-Mamlaka, Bakr Awwad, numéro 4 sur la liste du parti arabe israélien, a affirmé que sa formation « n’accepte pas » les quatre principes posés par l’ancien chef d’état-major comme condition à toute participation gouvernementale. Sa phrase résume tout l’enjeu des tractations en cours : « S’il veut former un gouvernement en s’appuyant sur les électeurs arabes, il doit revenir sur ces principes. »
L’échange s’inscrit dans le climat tendu qui a suivi les élections législatives du 27 octobre, un scrutin qui n’a dégagé de majorité claire ni pour Benjamin Netanyahou ni pour Gadi Eisenkot, désormais à la tête du nouveau parti Ychimour (« Droit au but »). Dans ce Parlement sans vainqueur net, les voix des listes arabes pèsent lourd dans l’équation, ce qui explique pourquoi chaque déclaration venue de ce côté de l’échiquier politique est scrutée à la loupe par les négociateurs des deux blocs.
La veille de l’intervention de Bakr Awwad à la télévision jordanienne, Gadi Eisenkot avait justement tenu à réaffirmer publiquement les quatre principes qu’il considère comme la ligne rouge de toute coalition future. Le premier exige la reconnaissance d’Israël comme État juif, démocratique, libéral et égalitaire. Le second porte sur l’engagement envers les valeurs de la Déclaration d’indépendance. Le troisième impose un service obligatoire pour l’ensemble des citoyens israéliens, qu’il soit militaire, national ou civil. Le quatrième, enfin, conditionne toute alliance à la reconnaissance du Hamas comme organisation terroriste et à l’obligation d’anéantir sa capacité militaire et son emprise sur la bande de Gaza.
Eisenkot a présenté sa porte comme ouverte « à tous ceux qui accepteront ces quatre principes », sans exclusion de principe d’un parti ou d’un autre, mais sans non plus faire de concession sur leur contenu. C’est précisément ce verrou que Bakr Awwad a dénoncé depuis Amman, en estimant que la Liste commune ne saurait souscrire à un texte qui, selon lui, revient à exiger de ses électeurs un renoncement à leurs propres positions politiques. Il a par ailleurs précisé qu’aucune démarche officielle n’avait, à ce stade, été engagée par l’équipe d’Eisenkot en direction de son parti, laissant entendre que les deux camps en sont encore au stade des déclarations publiques plutôt qu’à celui d’une négociation réelle.
Cette prise de position de Bakr Awwad ne surgit pas isolément. Le président de la Liste commune, Youssef Jabareen, a lui-même durci le ton ces derniers jours dans un entretien accordé au magazine arabe international Al-Majalla, où il a qualifié la situation à Gaza de « guerre d’extermination ». Jabareen y a relié le résultat obtenu par sa liste aux urnes à une mobilisation de la société arabe israélienne contre quatre années de politiques qu’il juge préjudiciables : la guerre à Gaza, les violences commises par des Juifs de Judée-Samarie, la montée de la criminalité organisée dans les localités arabes, et les démolitions de constructions dans des villages arabes du Néguev. Il s’est montré pessimiste sur les chances réelles de voir émerger une coalition alternative à Netanyahou avec la participation de son camp, estimant que les propositions entendues jusqu’ici de la part des chefs de l’opposition ne laissent pas entrevoir de voie vers une telle alliance.
Ce double constat, venu à la fois du numéro 4 de la liste et de son président, dessine une ligne commune au sein du parti arabe israélien : tant que les quatre principes d’Eisenkot resteront en l’état, en particulier celui qui vise le Hamas, la Liste commune ne se considère pas comme un partenaire disponible pour la coalition que l’ancien général cherche à bâtir. De son côté, Eisenkot n’a donné aucun signe, pour l’instant, de vouloir assouplir une ligne qu’il présente comme la condition de la crédibilité de son projet politique face à un électorat sioniste encore marqué par le 7 octobre.
L’impasse illustre la difficulté de l’arithmétique parlementaire issue du scrutin du 27 octobre : aucun des deux grands blocs ne peut se permettre d’ignorer complètement le poids des listes arabes, mais aucun des deux camps n’a, pour l’heure, trouvé la formule qui permettrait de transformer ce poids électoral en soutien effectif à une coalition. Les prochains jours, et la question de savoir si Eisenkot engagera ou non un contact officiel avec la Liste commune, diront si cette passe d’armes médiatique reste un échange de postures ou si elle annonce un blocage durable des négociations.
Sur ce dossier des tractations post-électorales, Alyaexpress-News a également suivi les avertissements de Gadi Eisenkot sur la voie prise par Israël, ainsi que le clash grandissant entre Eisenkot et le Likoud. Nous avions aussi relayé les pronostics sur le prochain Premier ministre d’Israël à la veille du scrutin.



