Les invectives d’Erdogan contre Israël sont devenues une musique de fond familière dans le paysage géopolitique régional. Mais derrière cette rhétorique enflammée se dissimule quelque chose de plus concret, de plus calculé — une peur stratégique que le Dr Adi Cohen, orientaliste israélien, a démontée pièce par pièce dans une interview accordée ce jeudi à Tal Meir.
D’entrée, Cohen a lâché une formule qui a de quoi déstabiliser : « Israël porte effectivement atteinte à la sécurité nationale des Turcs. » Pas pour défendre Ankara — il s’en est aussitôt expliqué — mais pour donner au téléspectateur israélien la clé de compréhension du point de vue turc. « Je ne défends pas Erdogan, je donne simplement à mes compatriotes la perspective turque — pourquoi il a dit cette phrase. »
Des bases turques bombardées en Syrie
Le premier point de friction que Cohen a mis en lumière est concret et militaire. Israël a visé à plusieurs reprises des bases que la Turquie tentait d’établir en Syrie. « Il y a ceux qui affirment que des Turcs ont été tués, et qu’au moins deux bases complètes ont été bombardées », a-t-il précisé. Dans ce contexte, les déclarations furibondes d’Erdogan ne relèvent pas du simple populisme islamiste à usage électoral — elles expriment un sentiment réel d’humiliation militaire, que le président turc ne peut pas ignorer ni absorber en silence devant son opinion publique.
Ce fait rarement évoqué dans les analyses occidentales change la lecture de la relation turco-israélienne. Ce n’est pas seulement un conflit de valeurs ou de solidarité avec les Palestiniens : c’est aussi une friction directe sur le terrain syrien, où les ambitions géostratégiques turques se heurtent à la puissance de feu israélienne.
Un Israël qui tisse des alliances dans tous les sens
Le deuxième volet de l’analyse de Cohen touche à quelque chose de plus profond encore : le sentiment d’encerclement qui monte à Ankara face à une expansion diplomatique israélienne qu’elle n’avait pas anticipée. « Les Turcs ont l’impression qu’Israël se renforce trop. Israël a conclu une alliance avec la Grèce et Chypre, Israël a conclu une alliance avec le Somaliland. Ça leur fait mal. »
La formule est simple mais elle dit tout. La Grèce et Chypre sont deux vieux rivaux de la Turquie dans la Méditerranée orientale, sur les questions de délimitation des eaux territoriales et d’exploitation des ressources gazières. Voir Israël s’aligner avec ces deux pays — et dans le même mouvement établir un pied en Corne de l’Afrique via le Somaliland — c’est voir se dessiner autour d’Ankara une carte qui lui est défavorable. Chaque nouvelle alliance israélienne est perçue à Ankara comme un rééquilibrage régional qui grignote l’espace d’influence turc.
Le scénario catastrophe d’Erdogan : la chute du régime iranien
Mais c’est la troisième analyse de Cohen qui a probablement créé le plus d’effet. Interrogé sur ce que représenterait pour la Turquie une chute effective du régime à Téhéran, l’orientaliste a répondu sans détour : « Si le régime tombe vraiment en Iran, c’en est fini de la Turquie. La Turquie deviendra marginale. »
La logique est implacable. Si le régime des mollahs s’effondre et qu’un nouveau pouvoir émerge à Téhéran — quel qu’il soit, mais vraisemblablement plus pragmatique et ouvert à des relations normalisées avec Israël — alors la carte régionale est entièrement redessinée. Cohen va plus loin : « Israël forgera une alliance avec le nouveau pouvoir en Iran. Les Turcs et les Arabes perdront toute la partie. »
Ce scénario, aussi spéculatif soit-il, révèle la profondeur de l’enjeu. La Turquie d’Erdogan tire une partie de son importance régionale de son positionnement ambigu entre l’Occident et un axe anti-israélien. Elle joue les interlocuteurs indispensables, les médiateurs potentiels, les portes d’entrée vers le monde islamique. Si Israël normalise un jour avec l’Iran post-islamiste, ce rôle disparaît. Ankara se retrouverait face à une architecture régionale dans laquelle elle n’aurait plus de carte maîtresse à jouer.
C’est ce vertige stratégique que Cohen met en lumière derrière les déclarations d’Erdogan. L’hostilité turque envers Israël n’est pas purement idéologique — elle est aussi, profondément, l’expression d’une puissance régionale qui voit son poids relatif s’éroder et qui n’a pas encore trouvé comment répondre à cette nouvelle réalité.
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