Il y a des livres qui naissent d’une intuition, et d’autres d’une urgence. Celui du Dr Haïm Assa appartient clairement à la seconde catégorie. Dans un ouvrage récent, ce chercheur israélien — qui a consacré une grande partie de sa carrière à l’étude des conflits, du terrorisme et de la psychologie collective — explore un concept qu’il place au centre de la condition humaine : la terreur, ou plutôt l’effroi, cette forme d’angoisse chronique que le terrorisme, les épidémies et les prédateurs naturels ont en commun de produire. L’ouvrage a été écrit en collaboration avec son ami le professeur Yosef Agassi, l’un des piliers de l’enseignement de la philosophie en Israël — qui n’a pas survécu pour en voir la publication, étant décédé lors de la phase finale d’édition.
De la peur à l’effroi : une distinction capitale
La distinction que pose Assa entre peur et effroi n’est pas qu’une nuance académique. La peur, dit-il, est ponctuelle : elle surgit face à un danger immédiat, et s’évanouit quand le danger passe. L’effroi, lui, est structural : il repose sur la certitude que le danger reviendra, que l’on n’est pas en mesure de l’empêcher. C’est précisément cette répétabilité, souligne-t-il, qui fait du terrorisme un outil aussi redoutable — non pas parce qu’il tue, mais parce qu’il installe la menace comme horizon permanent. « Le terroriste frappe, et annonce en même temps : je suis capable de recommencer, et tu ne peux pas m’en empêcher. »
Ce mécanisme, Assa l’a retracé dans trois grandes réponses que l’humanité a développées face à l’effroi : la notion de temps — concept subjectif et non objectif, construit pour apprivoiser l’aléatoire — le langage, développé en partie pour coordonner la défense collective, et la croyance religieuse, décrite comme un « arrangement » dans lequel Dieu prend en charge la réalité brute du monde, libérant l’individu de l’angoisse de l’imprévisible.
Le 7 octobre : une erreur qu’on aurait pu éviter
Lorsqu’on lui pose la question directement — était-il possible d’éviter le 7 octobre ? —, Assa ne tergiverse pas. « Évidemment. Si les soldats avaient été en alerte et en position dans leurs postes, tout aurait été différent. Si l’armée de l’air avait été prête à décoller dès les premières minutes avec des hélicoptères de combat, des drones et des avions de chasse, le tableau aurait été radicalement différent. » L’erreur fondamentale, selon lui, est d’ordre cognitif autant qu’opérationnel : une croyance aveugle dans la technologie comme substitut à la vigilance humaine. « Les systèmes ont simplement cessé de fonctionner au moment décisif. La clôture a été renversée en quelques secondes avec le godet d’un tracteur. »
Sa conclusion est tranchante : Israël doit se doter d’un véritable organisme de réflexion stratégique indépendant — non pas deux officiers dans un bureau, mais une institution dotée de chercheurs, de ressources et d’une capacité à envisager systématiquement tous les scénarios, y compris les plus improbables. « Nous nous sommes endormis le 7 octobre parce que nous étions trop sûrs de nous. C’est un phénomène évolutif : l’être humain répugne à prendre des décisions sur des scénarios qui ne se sont pas encore produits. Il préfère s’appuyer sur l’histoire, alors que l’ennemi le surprend à chaque fois. »
Sur Rabin et les Palestiniens : une erreur d’appréciation fondatrice
Le livre ne se limite pas à l’analyse du présent. Assa y aborde également le processus d’Oslo et la négociation conduite par Yitzhak Rabin avec les Palestiniens, estimant qu’Israël a raté une opportunité historique de se normaliser dans la région — de devenir une entité acceptée dont l’existence ne soit plus contestée. « Ce n’est pas arrivé, et cela exige une correction profonde. » Il observe que depuis plusieurs années, le sentiment de sécurité individuelle des citoyens israéliens s’affaiblit, et que cette dégradation ne peut être réparée uniquement par la force — il faut aussi des explications et des accords. « Israël n’a pas à combattre le monde entier. Le concept de « victoire totale » dans ce contexte est inutile — voire stupide. Il ne correspond pas à la réalité stratégique nouvelle. »
L’Iran nucléaire : une certitude, non une hypothèse
C’est peut-être la prédiction la plus dérangeante du livre : selon Assa, l’Iran deviendra une puissance nucléaire, et rien ne l’empêchera. « Nous nous faisons des illusions sur cette question. L’Iran sera nucléaire. » Il reconnaît naturellement préférer le contraire, mais estime que le nucléaire constitue, du point de vue du régime iranien, une assurance-vie indispensable à sa survie — et que Téhéran reçoit par ailleurs l’aide technologique de la Russie, de la Chine et de la Corée du Nord.
Ce diagnostic, il le fonde sur une série de simulations de guerre conduites à l’Université de Tel Aviv au cours de la dernière année. Leur enseignement principal : l’Iran ne cherche pas à détruire Israël — sa priorité est la survie de son régime et la reconnaissance internationale comme puissance nucléaire de seuil. « Ils veulent être reconnus, en particulier par les États-Unis. C’est ce statut qui garantit la pérennité de leur gouvernement. » Face à cela, Assa plaide pour une accélération maximale des capacités israéliennes de défense et d’attaque, sans attendre d’autorisation extérieure.
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