Il y a des événements qui, en dehors de leur dimension spectaculaire, racontent quelque chose d’un peu plus profond sur les sociétés qui les produisent. Ce week-end, dans le centre de la France, environ 20 000 personnes ont convergé vers un site militaire aux abords de la ville de Bourges pour y participer à un teknival — nom donné aux rassemblements techno sauvages de grande ampleur — déclaré illégal par les autorités. Le lieu choisi : Cornous, terrain d’entraînement au tir du ministère de la Défense, en activité depuis 150 ans, et dont le sous-sol recèle régulièrement des munitions non explosées.
Les fêtards sont venus de France, mais aussi des pays voisins, et ont dansé du vendredi au samedi — sur un terrain où les équipes de déminage interviennent en routine pour neutraliser des obus oubliés depuis des décennies.
Un site à nulle autre pareil
Le domaine de Cornous, géré par la Direction générale de l’armement (DGA), s’étend sur environ 100 000 dunams et couvre le territoire de dix communes. Il s’agit d’un polygone de tir dont les voies d’accès sont fermées lors des exercices, mais restent ouvertes au public le reste du temps — sans que le terrain lui-même soit clôturé. Des panneaux indiquent que l’entrée dans le champ de tir est interdite, mais aucune barrière physique n’empêche quiconque d’y pénétrer.
Philippe Le Moan Sorzour, le plus haut responsable administratif de la préfecture, a exposé la situation à l’agence AFP sans chercher à minimiser : le site est « extrêmement dangereux en raison des munitions non activées qu’il pourrait contenir ». Les obus modernes ne posent pas de problème, a-t-il précisé, dans la mesure où ils sont systématiquement collectés après chaque exercice. C’est l’histoire du lieu qui fait le risque — 150 ans de tirs laissent des strates de projectiles enfouis qui n’ont jamais explosé, et que les unités de déminage continuent de découvrir avec une régularité inquiétante.
Les autorités du département ont donc déclaré le rassemblement illégal, mais ont simultanément fait le choix pragmatique d’y déployer des forces de sécurité pour limiter les risques. Au total, 600 policiers et 45 pompiers ont été mobilisés sur place. Les journalistes présents ont décrit des routes d’accès saturées tout le week-end. Les secours ont pris en charge quelques dizaines de personnes pour des blessures légères. Aucun incident grave n’a été signalé.
Une fête, une fronde
Le teknival de Cornous n’était pas qu’une fête. C’était délibérément une démonstration de force politique. Les organisateurs ont choisi cet endroit et cette date pour répondre à la proposition de loi 1133, portée par Laeticia Saint-Paul, députée du parti Horizons et ancienne officier de l’armée, qui vise à durcir considérablement les sanctions contre les rassemblements techno non déclarés ou interdits.
Le texte en question est musclé. Il prévoit jusqu’à six mois d’emprisonnement et une amende de 30 000 euros pour quiconque contribue « directement ou indirectement à la préparation, à la mise en œuvre ou au bon déroulement » d’un teknival non déclaré. La définition de la participation à l’organisation est particulièrement large — elle inclut explicitement « la diffusion d’informations pratiques ». Autrement dit, partager un tract ou une localisation pourrait tomber sous le coup de la loi. Actuellement, les organisateurs risquent une amende de 1 500 euros, et il n’existe aucune infraction spécifique sanctionnant la simple participation.
Franck, membre du collectif Tekno Anti Rep — comprenez « Techno contre la répression » — a résumé l’esprit du rassemblement sans détour : « C’est une façon de montrer que les participants sont mobilisés et continueront à venir, quoi qu’il arrive, et que nous continuerons à défier ces lois. » Un participant de 19 ans a estimé que le nombre de présents constituait « un message fort contre la répression. » Un autre, 22 ans, a confié avoir été « encore sous le choc de voir autant de monde réuni au même endroit » malgré les avertissements. Sarah, venue tout exprès d’Espagne, a qualifié la proposition de loi de « honteuse » : « C’est la criminalisation d’une culture et de quelque chose qui ne fait de mal à personne — comme si nous avions tué des gens. »
L’État entre interdiction et pragmatisme
Ce qui frappe dans cet épisode, c’est moins le rassemblement lui-même que la réponse des autorités. Face à 20 000 personnes décidées à faire la fête sur un champ de mines potentiel, l’État français a choisi de ne pas tenter de disperser l’événement — ce qui aurait été à la fois périlleux et probablement vain — mais de l’encadrer. Envoyer 600 policiers et 45 pompiers pour « réduire le risque » dans un événement officiellement illégal, c’est reconnaître implicitement qu’une interdiction sur le papier ne suffit pas à empêcher 20 000 fêtards déterminés.
Les organisateurs, conscients de l’enjeu, avaient de leur côté diffusé des consignes précises à leurs participants : ne pas allumer de feux, ne pas creuser, ne pas ramasser d’objets. Mesures de prudence minimales dans un environnement où le sol lui-même peut tuer. Que ces consignes aient été globalement respectées — et qu’il n’y ait eu aucun blessé grave — constitue en soi un résultat que personne n’avait peut-être anticipé.
La France devra néanmoins trancher la question posée par la proposition de loi Saint-Paul : peut-on criminaliser une culture — la techno sauvage, les free parties, les teknivals — par voie législative, et si oui, avec quelles conséquences sur les libertés publiques ? La réponse de 20 000 danseurs sur un champ de tir, ce week-end, suggère que le débat est loin d’être clos.
Ces événements s’inscrivent dans le contexte plus large des tensions entre État et liberté d’expression en Europe occidentale, un sujet régulièrement traité sur ce site. À lire également : Quand les supporters nord-irlandais défient les militants pro-palestiniens : une scène qui en dit long sur l’Occident — une autre illustration des fractures culturelles qui traversent les sociétés européennes. Et sur la façon dont la France traite la question de ses propres communautés : La Justice française condamne un groupe anti-Israël suite aux actions de boycott dans les supermarchés.






