L’enquête sur la disparition d’Ahmed Shukr, officier à la retraite de l’armée libanaise et proche parent d’un haut responsable du Hezbollah, entre dans une phase particulièrement sensible. Selon le quotidien libanais Ad-Diyar, les services de sécurité libanais seraient désormais « presque convaincus » qu’une opération de renseignement étrangère se cache derrière cet enlèvement, avec un soupçon de plus en plus appuyé visant le Mossad.
L’affaire a éclaté la semaine dernière lorsque la presse libanaise a révélé qu’Ahmed Shukr avait disparu après un déplacement dans l’est du pays. Très rapidement, des accusations ont émergé selon lesquelles il aurait été capturé puis transféré hors du Liban, possiblement vers Israël. Les autorités libanaises n’ont pas confirmé officiellement cette hypothèse, mais les éléments recueillis sur le terrain renforcent, selon les enquêteurs, la thèse d’une opération hautement professionnelle.
L’un des points les plus troublants réside dans l’absence quasi totale de traces sur l’itinéraire emprunté par Shukr, notamment sur l’axe reliant l’aéroport international de Beyrouth à la région de Zahlé, au nord-est du pays. Ce « vide sécuritaire » est interprété par les enquêteurs comme un indice fort d’une planification méticuleuse, incompatible avec une action improvisée ou menée par des acteurs locaux non étatiques.
Selon Ad-Diyar, les services de sécurité libanais disposent désormais d’images de vidéosurveillance montrant un véhicule suspect qui aurait été utilisé lors de l’opération. Ces images seraient actuellement analysées afin d’identifier les personnes impliquées et de reconstituer précisément le déroulement des faits. Toutefois, malgré ces avancées techniques, l’enquête se heurte à des obstacles majeurs sur le plan international.
Un élément clé du dossier concerne un intermédiaire, identifié par les initiales « M. », qui aurait mis Ahmed Shukr en contact avec de supposés acheteurs immobiliers dans la région de la Bekaa. Ces « acheteurs » se seraient révélés fictifs et auraient servi d’appât pour attirer Shukr vers un lieu précis, où il aurait été enlevé. Ce mode opératoire, reposant sur la tromperie, la couverture civile et une extraction rapide, alimente les soupçons d’une opération de renseignement étrangère sophistiquée.
La dimension internationale de l’affaire s’est encore renforcée avec l’apparition d’un suspect de nationalité suédoise. D’après les médias libanais, cet individu serait impliqué dans l’opération, mais son identité complète n’a pas été rendue publique. Ce qui intrigue particulièrement les enquêteurs, c’est le refus présumé de services de renseignement occidentaux, qualifiés de « pays amis », de coopérer pleinement afin de lever le voile sur son rôle exact. Ce silence alimente les spéculations et renforce, selon des sources sécuritaires libanaises, la conviction qu’il s’agit d’un dossier extrêmement sensible sur le plan géopolitique.
L’ombre de Ron Arad plane également sur cette affaire. Certains médias libanais avancent que l’arrestation présumée de Shukr pourrait être liée à des informations qu’il détiendrait sur le sort du navigateur israélien, capturé en 1986 au Liban et dont le destin reste l’un des plus grands mystères sécuritaires d’Israël. Cette hypothèse, si elle se confirmait, expliquerait l’ampleur des moyens supposément déployés pour le localiser et l’extraire.
Du côté libanais, l’affaire provoque un malaise croissant. Accuser implicitement le Mossad revient à reconnaître une faille majeure dans le dispositif sécuritaire national, tout en risquant une escalade politique avec Israël. Pour le Hezbollah, proche de la personne disparue, le dossier est d’autant plus explosif qu’il touche directement à la crédibilité du mouvement et à sa capacité à protéger son entourage stratégique.
Sur le plan régional, cette affaire s’inscrit dans un contexte de tensions accrues entre Israël et le Liban, marqué par des affrontements indirects, des frappes ciblées et une guerre de l’ombre permanente entre services de renseignement. Les accusations d’enlèvement transfrontalier, si elles étaient avérées, pourraient avoir des répercussions diplomatiques importantes et renforcer la perception d’un Moyen-Orient où les opérations clandestines continuent de façonner la réalité sécuritaire.
À ce stade, aucune confirmation officielle n’a été apportée par Israël, fidèle à sa politique traditionnelle de silence sur les opérations attribuées à ses services. Pendant ce temps, l’enquête libanaise se poursuit, entre indices matériels, zones d’ombre et pressions internationales. Une chose est certaine : le dossier Ahmed Shukr dépasse largement le cadre d’une simple disparition et s’impose désormais comme un épisode supplémentaire de la guerre secrète qui se joue loin des caméras, mais au cœur des équilibres stratégiques régionaux.






