Il ne part pas discrètement, les valises à la main et la tête basse. Il part en claquant la porte, en laissant derrière lui une déclaration fracassante, un bras d’honneur institutionnel et une provocation de plus dans une carrière construite sur l’art de déplaire. Amir Hetzroni, professeur de sciences de la communication parmi les personnalités les plus controversées d’Israël, a annoncé ce 9 mars 2026 qu’il quittait définitivement le pays pour s’installer en Europe — une décision qu’il présente non pas comme une fuite, mais comme un jugement sans appel sur l’état de la société israélienne sous Netanyahu.
Le timing ne doit rien au hasard. Depuis le 28 février 2026, Israël a déclenché l’opération dite Roaring Lion, des frappes militaires coordonnées avec les États-Unis contre l’Iran, entraînant la déclaration d’un état d’urgence national. Cet état d’urgence demeure en vigueur, et les autorités israéliennes recommandent à la population de rester à proximité des abris. C’est dans ce climat de guerre ouverte, de sirènes et de missiles que Hetzroni décide de prendre l’avion — dans l’autre sens. Sa formule, reprise par le quotidien Maariv ce lundi matin, résume tout : « Je fuis l’enfer et je pars en Europe — vous, vous restez avec Netanyahu. »
Ce n’est pas la première fois que cet universitaire au tempérament volcanique annonce son départ. En mai 2015 déjà, il avait quitté Israël pour s’installer à Copenhague, avant de déménager en Chine, puis de rentrer chez lui à Karmei Yosef. Mais cette fois, le contexte est différent. Le pays n’est plus seulement en proie à ses tensions politiques internes chroniques — il est en guerre contre l’Iran, une guerre qui a remis Netanyahu au centre du jeu après des années d’accusations, de procès et de contestation.
Un personnage construit sur la rupture
Pour comprendre le poids symbolique de ce départ, il faut rappeler qui est Amir Hetzroni. Né le 6 février 1968, ce professeur de communication est notamment connu pour une série de déclarations controversées. Sa trajectoire académique l’a mené de l’Université de Tel Aviv, où il obtient son diplôme de premier cycle, jusqu’à l’Université hébraïque de Jérusalem pour son doctorat, puis à plusieurs postes d’enseignement — notamment à l’Université d’Ariel, à l’Université de Liverpool, et dans deux autres universités en Chine et à Istanbul.
Ce qui l’a rendu célèbre — ou infâme, selon le camp où l’on se place — c’est son aptitude à franchir toutes les lignes. Il avait atteint une notoriété nationale lors d’un débat télévisé post-électoral sur la Deuxième Chaîne, où il avait accusé les électeurs séfarades d’être responsables de la victoire de Benyamin Netanyahu aux élections, déclarant à son intervieweuse, elle-même d’origine séfarade, que rien de grave ne serait arrivé si ses parents étaient restés au Maroc. Il avait été expulsé du plateau en direct. Des poursuites judiciaires avaient suivi.
Licencié de l’Université d’Ariel, il avait contesté cette décision. Un tribunal du travail avait statué que le licenciement avait violé les règles de procédure syndicales. La carrière continue, les provocations aussi.
Partir, c’est condamner
Aujourd’hui, son départ s’inscrit dans un contexte politique et sécuritaire bien précis. Les frappes conjointes américano-israéliennes contre l’Iran ont fait plus de 1 000 morts et déclenché une vague de représailles iraniennes dans toute la région. À quelques mois des législatives, cette guerre donne à Netanyahu une occasion de redorer son image ternie par le 7-Octobre, mais l’effet pourrait faire long feu si le conflit s’enlisait.
C’est précisément ce calcul politique que Hetzroni refuse. En partant — et surtout en le disant publiquement — il transforme un acte privé en geste politique. Son message au pays qui reste : vous avez choisi Netanyahu, vous assumez Netanyahu, et les guerres de Netanyahu. Lui choisit l’Europe.
Lors de son précédent départ en 2015, il avait annoncé qu’il allait tourner un documentaire pour Al Jazeera expliquant pourquoi il serait préférable de fermer boutique avec l’État d’Israël. Cette fois encore, il ne part pas en silence : il part en acte de témoignage, en verdict personnel sur une société qu’il juge avoir atteint un point de non-retour.
L’Israël des départs
Le cas Hetzroni, aussi extrême qu’il soit dans sa formulation, touche à quelque chose de plus profond dans la société israélienne contemporaine. La question de la yerida — le départ d’Israël, terme longtemps tabou — est revenue dans le débat public avec une intensité nouvelle depuis le 7 octobre 2023, la reprise de la guerre, et désormais l’escalade contre l’Iran. Les frontières terrestres d’Israël avec la Jordanie et l’Égypte, qui avaient été fermées, ont rouvert le 8 mars 2026, permettant à nouveau les départs vers l’étranger.
Des milliers d’Israéliens ont quitté le territoire ou envisagent de le faire — non pas par opposition idéologique comme Hetzroni, mais par peur, par épuisement, par calcul économique. Ce mouvement silencieux tranche avec l’image officielle d’un pays soudé derrière son armée et son premier ministre. Hetzroni, lui, donne à ce phénomène un visage et une langue — certes outrancière, certes provocatrice, mais impossible à ignorer.
Ce que le départ dit, et ce qu’il ne dit pas
Il serait trop facile de réduire cet épisode à une nouvelle frasque d’un agitateur professionnel. Hetzroni sait exactement ce qu’il fait. Partir en temps de guerre, c’est s’exposer au mépris d’une large partie de la population. Le dire haut et fort, c’est refuser de se cacher derrière une discrétion hypocrite. Sa phrase — « vous restez avec Netanyahu » — est une provocation, mais elle pose aussi une vraie question sur ce que signifie rester, et pour quoi, et au prix de quoi.
Netanyahu a répété à plusieurs reprises que le régime iranien constituait une menace existentielle pour Israël. Pour ses partisans, le moment appelle à l’unité nationale. Pour ses adversaires — dont Hetzroni représente l’extrême le plus frontal — c’est précisément cette rhétorique de la menace existentielle permanente qui nourrit une logique guerrière sans fin.
La question que pose ce départ, derrière la polémique prévisible qu’il va générer, est simple : combien d’Israéliens pensent, sans oser le dire, exactement la même chose ?
Source : Maariv, 09/03/2026 | Wikipedia — Amir Hetsroni | Conflit américano-israélo-iranien de 2026 — Wikipedia | TIME France — La guerre contre l’Iran expliquée






