Elle n’est pas là pour étudier les ours polaires : ce que la Chine cherche vraiment dans l’Arctique. Derrière les expéditions scientifiques, les brise-glaces flambant neufs et les discours sur la coopération climatique, Pékin déploie progressivement une stratégie de long terme dans l’une des régions les plus sensibles du globe. Son rapprochement étroit avec la Russie inquiète plusieurs capitales nordiques, tandis que la main tendue aux États arctiques reçoit, pour l’instant, un accueil pour le moins glacial.
À l’approche de l’hiver arctique, la Chine a célébré une année qu’elle qualifie de « réussie » dans la région. En septembre, le brise-glace chinois Xuelong 2 a achevé sa mission avec la plus importante expédition arctique jamais menée par le pays, mobilisant une centaine de scientifiques. L’opération comprenait également la première plongée habitée chinoise sous la glace arctique. Officiellement, il s’agissait de recherches sur le climat, la biodiversité et les fonds marins.
En octobre, un cargo exploité par une compagnie chinoise a effectué pour la première fois un trajet programmé entre la Chine et l’Europe en empruntant la Route maritime du Nord, sans recourir à l’assistance de brise-glaces russes. Les médias chinois ont présenté ce voyage de vingt jours comme « l’expédition commerciale la plus rapide de l’histoire du transport maritime », soulignant qu’il réduit de moitié le temps de transit par rapport au canal de Suez.
Mais derrière ces annonces se profile une ambition plus large.
La fonte accélérée de la banquise, conséquence directe du réchauffement climatique, transforme l’Arctique en nouvel espace stratégique. Les routes maritimes saisonnières deviennent plus praticables, ouvrant des perspectives commerciales considérables. Pour la Chine, première puissance exportatrice mondiale, raccourcir les délais vers l’Europe représente un avantage logistique majeur.
Pékin se définit désormais comme un « État proche de l’Arctique », bien qu’il ne possède aucun territoire dans la région. Cette qualification, introduite dans son Livre blanc sur la politique arctique, traduit sa volonté de s’impliquer durablement dans la gouvernance et l’exploitation de la zone. Officiellement, la Chine insiste sur la coopération scientifique, la protection de l’environnement et le développement partagé.
Dans les faits, son partenariat renforcé avec Russie alimente les inquiétudes. Depuis l’isolement croissant de Moscou sur la scène internationale, la Route maritime du Nord est devenue un axe stratégique pour le Kremlin. Les investissements chinois dans les infrastructures énergétiques russes de l’Arctique, notamment dans le gaz naturel liquéfié, témoignent d’une convergence d’intérêts.
La coopération sino-russe dépasse le seul cadre énergétique. Des exercices navals conjoints et des discussions sur la sécurisation des routes arctiques ont été signalés ces dernières années. Pour plusieurs États membres de l’OTAN situés dans le Grand Nord, cette dynamique représente un facteur de déséquilibre stratégique.
Les pays nordiques observent avec prudence l’activisme chinois. Si certains ont accepté des investissements dans des projets portuaires ou miniers, d’autres ont renforcé leurs mécanismes de contrôle des capitaux étrangers. L’Arctique concentre d’importantes ressources encore peu exploitées : hydrocarbures, minerais stratégiques, terres rares. Ces matières premières sont essentielles pour les technologies vertes et les industries de pointe.
Pour Pékin, sécuriser l’accès à ces ressources répond à une logique de diversification. Dans un contexte de rivalité croissante avec les États-Unis, la Chine cherche à réduire sa vulnérabilité aux chaînes d’approvisionnement dominées par d’autres puissances.
La dimension militaire n’est pas officiellement revendiquée par la Chine dans l’Arctique. Pourtant, les infrastructures civiles peuvent potentiellement avoir un usage dual. Les ports en eaux profondes, les stations de recherche et les réseaux satellitaires contribuent à la projection de puissance et à la collecte de données stratégiques.
Les États-Unis suivent de près cette évolution. Washington considère l’Arctique comme un espace d’importance croissante pour la sécurité nationale. Le renforcement des capacités navales américaines dans la région répond en partie à la montée en puissance conjointe de la Russie et de la Chine.
Au-delà de la rivalité géopolitique, l’Arctique devient un symbole des recompositions du système international. Le recul de la glace ouvre des opportunités économiques inédites, mais il accroît également les tensions autour du partage des ressources et des règles de gouvernance.
La Chine insiste sur le fait qu’elle respecte le droit international et les cadres existants, notamment la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Toutefois, son implication croissante dans les projets russes, combinée à son discours sur une « Route de la soie polaire », suggère une vision à long terme.
Elle n’est pas là pour observer la faune polaire. Elle se positionne pour les décennies à venir.
À mesure que la compétition stratégique s’intensifie, l’Arctique cesse d’être un espace périphérique pour devenir un nouvel échiquier mondial. Entre intérêts énergétiques, routes commerciales et rivalités militaires, la présence chinoise dans le Grand Nord s’inscrit dans une logique globale de projection économique et géopolitique.






