Hans-Georg Lindenau a 67 ans, se déplace en fauteuil roulant et tient depuis des décennies M99, un magasin du quartier de Kreuzberg à Berlin spécialisé dans la littérature, les affiches et les accessoires liés aux mouvances de protestation de gauche. Pour marquer le troisième anniversaire du massacre du 7 octobre, il a choisi d’afficher en vitrine un message sans ambiguïté : « Lutter contre l’antisémitisme. Nous danserons encore », selon le quotidien allemand Der Tagesspiegel. Ce geste lui a valu une semaine de harcèlement et de violence, confirmée samedi par la police de Berlin.
Tout commence mercredi 7 octobre, jour anniversaire du massacre. Vers 19h20, un groupe d’environ six jeunes entre dans la boutique, insulte Lindenau et l’asperge de gaz poivré. Il est blessé à la tête et à la main gauche. Le lendemain, jeudi, vers 19h, le même groupe revient et répète l’attaque au gaz poivré. Lindenau crie à l’aide, ce qui pousse les assaillants à prendre la fuite. Mais ils reviennent peu après, alors que le commerçant s’apprête à fermer son magasin. Cette fois, ils l’aspergent de nouveau et le frappent, notamment avec ce qui ressemble à un pistolet d’alarme. Pendant l’agression, ils lui demandent s’il est juif. Lindenau se plaint ensuite de douleurs au visage.
Le harcèlement ne s’arrête pas là. Vendredi, plusieurs témoins oculaires rapportent à la police avoir vu un groupe d’environ huit jeunes arriver devant le magasin sur des trottinettes électriques. Ils frappent et donnent des coups de pied dans la porte d’entrée, qui finit endommagée, avant de repartir aussitôt. Interrogé par le journal Bild, Lindenau estime que ses agresseurs ont entre 10 et 15 ans. Il précise que son commerce reste ouvert à tous, quelle que soit leur origine, mais qu’il exige en retour le respect de son engagement contre l’antisémitisme.
Le commerçant a fini par appeler la police à son magasin de la Falckensteinstrasse vendredi soir pour signaler l’ensemble de ces faits. L’enquête a depuis été transférée à la Division de la sécurité d’État de la police criminelle berlinoise, qui examine la piste d’un motif antisémite. Des procédures ont été ouvertes pour coups et blessures aggravés, injures et dégradation de biens. Aucune arrestation n’a pour l’instant été signalée.
M99 n’est pas un commerce anonyme dans le quartier. Depuis des décennies, cette boutique de Kreuzberg s’est taillé une réputation bien ancrée auprès de la scène de gauche berlinoise, entre littérature militante, affiches et accessoires de contestation. Lindenau a tenu à préciser que son magasin reste ouvert à toutes les clientèles, sans distinction d’origine, mais que l’affichage de son message contre l’antisémitisme n’était pas négociable, même au prix des représailles qui ont suivi.
Cette série d’attaques s’inscrit dans une vague d’antisémitisme que vit Berlin depuis le massacre du Hamas du 7 octobre 2023. Les chiffres de la police berlinoise font état de 2 268 délits antisémites enregistrés dans la capitale allemande en 2025, soit une hausse de 24,3 % par rapport à l’année précédente et plus de six fois le niveau constaté en 2022. L’organisation RIAS, qui surveille spécifiquement les incidents antisémites, a quant à elle documenté 2 197 cas à Berlin en 2025, une moyenne d’environ six par jour. Ce chiffre marque un recul par rapport aux 2 521 incidents recensés en 2024, mais reste nettement supérieur à celui des années qui ont précédé la guerre.
La semaine dernière encore, à l’approche de ce troisième anniversaire du 7-Octobre, RIAS a prévenu que l’antisémitisme demeurait très répandu à Berlin en 2026. L’organisation a indiqué que des résidents juifs évitaient certains lieux et réduisaient leur présence dans l’espace public par crainte pour leur sécurité personnelle.
Le phénomène dépasse largement la seule capitale allemande. Le J7 Task Force, qui recense les actes antisémites à l’échelle du pays, a comptabilisé 8 725 incidents en Allemagne en 2025 — une progression de 215 % sur cinq ans. Rapporté à la taille de la communauté juive allemande, ce chiffre place le pays au premier rang mondial, avec près de 70 incidents pour 1 000 résidents juifs.
Pour Hans-Georg Lindenau, cloué dans son fauteuil roulant face à des assaillants mineurs revenus trois soirs de suite, cette statistique a pris un visage très concret : celui d’une porte de magasin défoncée à coups de pied, et d’un message contre la haine qui lui a coûté des bleus au visage et à la main.
Sur des sujets proches, Alyaexpress-News a notamment retracé comment Israël et l’Allemagne alertent depuis le Japon sur la montée de l’antisémitisme, revenu sur la façon dont les avertissements des Juifs du monde entier deviennent une réalité violente, et rapporté le témoignage du rabbin Yossef Mendelevitch sur les deux ennemis auxquels font face les Juifs d’Europe.



