La réinsertion dans la vie quotidienne après une captivité prolongée est un processus long, fragile et semé d’obstacles invisibles. C’est ce qu’a tenu à rappeler Bar Kuperstein, ancien otage, en racontant un épisode apparemment banal mais profondément déstabilisant qu’il a vécu récemment dans une pharmacie. Un incident mineur en apparence, mais qui illustre la charge émotionnelle extrême que continuent de porter les survivants de la captivité, longtemps après leur retour.
Dans un contexte déjà tendu par l’agression récente d’un autre ancien otage, Rom Braslavski, un débat public s’est ouvert en Israël sur la manière dont la société traite ceux qui ont traversé l’enfer et tentent aujourd’hui de se reconstruire. C’est dans ce climat que Bar Kuperstein a choisi de prendre la parole, afin de mettre des mots sur une réalité que beaucoup peinent encore à comprendre.
Invité sur le plateau de i24NEWS, il a relaté les faits avec une franchise désarmante. Il explique s’être rendu dans une pharmacie pour acheter des médicaments. Comme beaucoup d’anciens otages et de victimes de traumatismes reconnus par l’État, il bénéficie d’un document officiel lui permettant un « passage prioritaire », destiné à lui éviter des situations de stress prolongé, comme les longues files d’attente.
Après avoir patienté un certain temps, il arrive finalement au comptoir et présente au pharmacien son certificat de dispense de file. La réaction est immédiate et sèche : « Je ne reconnais pas ce genre de dispense », lui répond l’employé, sur un ton que Kuperstein décrit comme méprisant. À cet instant, la situation bascule.
Ce n’est que grâce à l’intervention rapide de sa mère, présente à ses côtés, et de plusieurs personnes dans la pharmacie qui l’ont reconnu et ont compris la gravité de la situation, que l’incident a pu être désamorcé avant de dégénérer. L’échange s’est arrêté là, mais les effets psychologiques, eux, ont été bien réels.
Bar Kuperstein décrit avec précision ce qu’il a ressenti à ce moment-là : un mélange de frustration, d’impuissance et de colère incontrôlable. « J’ai énormément de mal à rester debout longtemps et à être patient. À ce moment-là, j’ai eu comme un “écran noir”. Tout ce que tu ressens, c’est une envie d’exploser », a-t-il confié. Des mots forts, qui traduisent l’état de tension permanente dans lequel vivent encore de nombreux anciens otages.
Pour le grand public, ce type de réaction peut sembler disproportionné. Mais pour les spécialistes du trauma, elle est parfaitement compréhensible. Les survivants de captivité prolongée souffrent souvent de stress post-traumatique, d’hypervigilance, de troubles de la régulation émotionnelle et d’une sensibilité extrême aux situations perçues comme injustes ou humiliantes. Un simple refus, un regard condescendant ou une parole déplacée peuvent raviver en quelques secondes des souvenirs enfouis et déclencher une réaction intense.
Kuperstein insiste sur ce point essentiel : ce ne sont pas forcément les grandes agressions qui posent problème, mais les micro-événements du quotidien. « Même une chose minuscule peut nous enflammer en quelques secondes. Les gens doivent comprendre que nous avons traversé des choses extrêmement dures », a-t-il expliqué. Selon lui, la société israélienne doit apprendre à adapter son regard et son comportement face à ces survivants, non par pitié, mais par compréhension.
Son témoignage s’inscrit dans une réflexion plus large sur la responsabilité collective. Si l’État met en place des dispositifs administratifs – comme les dispenses de file ou les reconnaissances officielles – ceux-ci n’ont de sens que s’ils sont compris et respectés par ceux qui sont en première ligne du contact avec le public. Un pharmacien, un employé de banque ou un agent administratif n’a pas besoin de connaître les détails du passé d’un ancien otage, mais il a le devoir de faire preuve de respect et d’humanité.
L’intervention de la mère de Bar Kuperstein et des clients présents montre cependant un autre visage de la société israélienne : celui de la solidarité spontanée. Ces personnes ont perçu le danger émotionnel de la situation et ont agi immédiatement pour protéger un homme manifestement en détresse. Un geste simple, mais décisif, qui a permis d’éviter une escalade.
En prenant la parole publiquement, Bar Kuperstein n’a pas cherché à pointer du doigt un individu en particulier. Son objectif est ailleurs : sensibiliser. Il souhaite que son histoire serve d’exemple et rappelle que la réhabilitation des anciens otages ne se joue pas seulement dans les hôpitaux ou les cabinets de psychologues, mais aussi dans les interactions quotidiennes les plus ordinaires.
Son message est clair : la reconstruction est un chemin long, semé d’embûches, et chaque citoyen peut, par son attitude, soit faciliter ce parcours, soit le rendre encore plus douloureux. Comprendre cela, c’est déjà faire un pas vers une société plus attentive, plus responsable et plus humaine.







