La guerre contre l’Iran a marginalisé Ankara et mis en lumière les limites de son influence régionale. En réponse, la Turquie construit un narratif offensif : l’opération serait un échec américano-israélien, et Trump en paierait bientôt le prix politique.
La guerre contre l’Iran n’a pas seulement redessiné les rapports de force militaires au Moyen-Orient — elle a aussi révélé les fragilités diplomatiques de la Turquie. Ankara, qui avait tenté de s’imposer comme médiateur avant le déclenchement des hostilités, a vu ses offres rejetées par Téhéran. Résultat : la Turquie s’est retrouvée reléguée aux marges d’un conflit qu’elle n’a ni pu prévenir ni influencer. La coopération militaire étroite entre Washington et Tel Aviv a frustré le régime d’Erdogan et mis en évidence l’étendue réelle — ou plutôt les limites — de son influence sur la Maison-Blanche.
Le narratif turc : Trump mené par le bout du nez
Dans ce contexte de frustration stratégique, Ankara a choisi une autre arme : le récit. Le journaliste et analyste turc Yahya Bostan a publié aujourd’hui un tweet qui résume parfaitement la grille de lecture officieuse que la Turquie cherche à imposer. Selon lui, Nétanyahou aurait convaincu Trump avec un argument séduisant : « Tuons le dirigeant, le reste sera facile, le peuple renversera le régime. » Trois semaines plus tard, selon Bostan, le changement de régime a été oublié, la guerre s’est enlisée à Ormuz, et Trump se retrouve à quémander le soutien de diverses nations pour rouvrir le détroit. Bostan conclut que le président américain « regrette probablement mille fois » d’avoir suivi ce chemin.
Ce tweet n’est pas une simple opinion personnelle. Il cristallise un narratif soigneusement construit : Israël comme instigateur du conflit, Trump comme homme entraîné dans les caprices de Nétanyahou, et la Turquie comme la nation sage qui a su résister à la tentation de l’escalade.
Le prix à la pompe comme arme politique
Dans son dernier article d’analyse, Bostan pousse le raisonnement plus loin. Il affirme que l’instabilité au Moyen-Orient commence à présenter la facture à l’électeur américain, et que Trump pourrait découvrir que c’est le prix du carburant à la station-service qui déterminera son sort politique — et celui de son parti — malgré le fait qu’il ne soit pas lui-même candidat aux prochaines élections. Pour Bostan, chaque centime supplémentaire par litre d’essence est un rappel pour l’électeur américain moyen que la politique étrangère ne « livre pas la marchandise » — une dynamique susceptible d’entraîner une défaite républicaine aux prochaines élections de mi-mandat.
Le parallèle avec la gestion de la pandémie de Covid-19 en 2020 est explicitement établi par l’analyste turc : la gestion chaotique de la crise iranienne trouverait selon lui un écho dans les erreurs qui avaient alors coûté plus d’un million de vies américaines et, in fine, la Maison-Blanche à Trump.
La Turquie se positionne pour l’après
Au-delà de la critique, Bostan dessine une perspective stratégique pour son pays. Selon lui, la guerre crée une dynamique régionale inédite qui place la Turquie en position d’influence : les pays du Golfe seraient furieux contre les États-Unis pour les conséquences d’un conflit qu’ils n’ont pas souhaité, et une coordination régionale entre Ankara, Le Caire, Riyad et Islamabad se renforcerait progressivement.
Dans un article précédent, Bostan avait affirmé qu’Israël et les États-Unis avaient « atteint les limites de leurs capacités en Iran », tandis que la Turquie — qui avait su manœuvrer en Syrie à son avantage — se préparerait à effectuer un mouvement similaire sur le front iranien. Son analyse insiste sur une différence fondamentale avec l’opération précédente, baptisée « Avec des griffes de lion » : cette fois, l’Iran aurait réussi à transformer le conflit en « problème américano-israélien » aux yeux de l’opinion mondiale, en dispersant le conflit à travers la région et en influençant ainsi les perceptions internationales.
Que ce narratif corresponde à la réalité du terrain ou non, il révèle l’ambition turque de se repositionner comme puissance incontournable dans le recomposition géopolitique qui suivra la fin des hostilités — quelle qu’en soit l’issue.






