L’histoire d’Aviv Ifergan, combattant de la brigade Nahal Brigade, révèle une faille grave et profondément dérangeante dans le traitement des soldats blessés en Israël. Non pas sur le champ de bataille, mais dans les méandres d’une bureaucratie militaire froide, rigide et déshumanisée.
Aviv, originaire de Tibériade, a servi comme combattant régulier au sein du bataillon 931. Depuis le début de la guerre, il a passé l’essentiel de son service en activité opérationnelle, notamment à Gaza et sur d’autres fronts sensibles. Sa mère, Tadele Itzhak, le décrit comme un soldat exemplaire, animé d’une motivation totale, porteur d’un profil médical 97 – le plus élevé – et prêt à tout donner pour l’État d’Israël. « Je lui ai envoyé à l’armée un enfant entier, volontaire, fort. Aujourd’hui, quand il a besoin du système, on le jette », dit-elle.
En septembre dernier, alors qu’il se trouvait en permission, Aviv a été grièvement blessé dans un accident de la route. Depuis, il est hospitalisé depuis plus de quatre mois au centre de rééducation neurologique de l’hôpital Sheba Medical Center à Tel Hashomer. Il a subi plusieurs opérations cérébrales et souffre de lésions multiples, de troubles cognitifs sévères et de pertes de mémoire à court terme. Son état est tel qu’il confond parfois les circonstances de sa blessure, croyant avoir été touché au combat.
Pourtant, malgré cette situation médicale lourde, la famille a reçu cette semaine une notification sidérante : Aviv est libéré de l’armée… avec dix mois d’avance sur la date officielle de fin de service, initialement prévue pour juin 2026. La notification n’a pas pris la forme d’un entretien, ni même d’une lettre formelle. Elle est arrivée par téléphone, puis par WhatsApp. Avec une conséquence immédiate et brutale : la famille devait quitter sur-le-champ l’hôtel médicalisé financé par l’armée, situé à proximité de l’hôpital.
Ce détail, en apparence administratif, est en réalité humainement dramatique. La mère d’Aviv est enceinte, dans une grossesse à risque. Elle vit dans un appartement au quatrième étage, non accessible aux fauteuils roulants, et élève plusieurs enfants, dont des jumeaux sur le spectre autistique. Sans ce logement temporaire, elle se retrouvait littéralement à la rue, incapable de rester auprès de son fils blessé.
Ce n’est que grâce à l’intervention de responsables politiques – notamment la députée Pnina Tamano-Shata et de Benny Gantz – ainsi qu’à une décision exceptionnelle de la direction de l’hôpital, que la famille a obtenu un sursis de deux semaines, pris en charge par l’établissement lui-même. Pas par l’armée. Pas par le ministère de la Défense.
Cette affaire met en lumière une réalité inconfortable : le système israélien, pourtant reconnu pour sa solidarité envers les soldats blessés au combat, fonctionne beaucoup moins bien dès que la blessure sort du cadre strictement militaire. Bien qu’Aviv soit un combattant actif, blessé alors qu’il était en service, son accident survenu pendant une permission suffit à créer une zone grise administrative dans laquelle chacun se renvoie la responsabilité.
À ce jour, Aviv n’a toujours pas été officiellement reconnu par l’Israeli Ministry of Defense Rehabilitation Department. Aucun parcours clair ne lui a été expliqué. Aucun référent ne s’est présenté. La famille ignore quels droits médicaux, financiers ou sociaux s’appliquent. L’armée dit : « il est libéré ». Le ministère répond : « le dossier est en cours ». Et pendant ce temps, un jeune homme brisé physiquement et mentalement reste suspendu dans un vide administratif total.
Le plus ironique – ou le plus tragique – se trouve dans le document officiel de libération. Dans la section « évaluation du commandant », Aviv est décrit comme courageux, déterminé, sociable, efficace, respecté par ses pairs. Un soldat modèle. Un héros silencieux. Mais un héros que le système n’a pas su, ou pas voulu, accompagner jusqu’au bout.
Même la visite médiatisée du ministre de la Défense Israel Katz en décembre dernier n’a rien changé concrètement. Promesses, photos, paroles compatissantes… puis le silence.
Cette affaire dépasse le cas individuel d’Aviv Ifergan. Elle pose une question fondamentale à la société israélienne : que devient un soldat quand il n’est plus utile militairement, mais qu’il n’est pas encore reconnu civilement comme blessé de guerre ? Que vaut la promesse morale faite à ceux qui portent l’uniforme, lorsque la bureaucratie prend le pas sur la responsabilité humaine ?
À force de gérer les soldats blessés comme des dossiers et non comme des êtres humains, le système risque de perdre ce qui fait sa légitimité morale : le pacte implicite entre l’État et ceux qui acceptent de risquer leur vie pour lui.










