Un chiffre suffit à mesurer l’ampleur du problème : en 2024, 1 651 incidents antisémites ont été enregistrés dans l’ensemble du Québec, soit une hausse de 215 % par rapport à l’année précédente. À l’échelle du pays, l’augmentation atteint 124 % entre 2022 et 2024, selon les données présentées par B’nai Brith Canada, la plus ancienne organisation de défense des droits de la communauté juive au pays. Et les premiers signaux de 2025 et 2026 indiquent que cette progression ne s’est pas inversée.
Montréal concentre l’essentiel de cette tension, en particulier dans des quartiers à forte présence juive comme Outremont. Le cas le plus marquant de l’été 2026 s’est produit le 3 juillet, lorsqu’un groupe de jeunes en voiture a pris pour cible des Juifs hassidiques qui rentraient de la synagogue après l’office du sabbat. Insultes, crachats, objets lancés : au moins huit personnes ont porté plainte, et les agresseurs sont allés jusqu’à arracher le streimel, le chapeau de fourrure traditionnel porté par les hommes hassidiques, à plusieurs victimes, dont l’une se trouvait en fauteuil roulant. Des témoins ont rapporté avoir entendu les assaillants crier des insultes antisémites en pleine rue. La mairesse d’Outremont, Caroline Braun, a immédiatement dénoncé une hausse inquiétante de l’antisémitisme observée depuis plusieurs mois dans son secteur, faite de graffitis, de propos haineux et d’actes d’intimidation répétés.
Cet épisode n’est malheureusement pas isolé. En août 2025, un homme promenant ses trois enfants dans un parc de la banlieue montréalaise a été aspergé d’eau puis violemment plaqué au sol par un inconnu, qui a arraché et jeté sa kippa au passage. L’attaque a suscité une vague de critiques contre la lenteur de la réaction politique fédérale, un ministre israélien allant jusqu’à affirmer que le Canada marchait vers l’abîme sur cette question. Un suspect de 27 ans a été arrêté quelques jours plus tard par la police montréalaise.
Le climat universitaire n’échappe pas à cette dynamique. Un rapport a révélé que 96 % des étudiants juifs canadiens ont été victimes d’antisémitisme ou en ont été témoins, mettant en cause non seulement d’autres étudiants, mais aussi des professeurs et des membres de l’administration. À l’Université McGill, des graffitis appelant littéralement à tuer les Juifs ont été découverts en février 2026 dans les toilettes de la faculté de médecine, un incident qui a profondément marqué la communauté étudiante juive de la ville.
La violence a également pris des formes plus organisées et plus dangereuses. Dès novembre 2023, deux cocktails Molotov avaient visé la même nuit une synagogue et un centre communautaire juif dans l’ouest de l’île de Montréal, sans faire de blessés mais laissant la communauté profondément ébranlée. Entre le 7 et le 25 octobre 2023 seulement, la police montréalaise avait comptabilisé 48 crimes et incidents haineux visant la communauté juive, un chiffre à comparer aux 72 incidents enregistrés pour l’ensemble de l’année 2022, tous groupes confondus. Une restauration montréalaise a aussi été visée par des tirs, des impacts de balle ayant été retrouvés dans sa vitrine, un acte que la mairesse Valérie Plante a qualifié de tentative d’intimidation délibérée envers la population juive de la ville.
Face à cette accumulation d’incidents, les organisations juives canadiennes réclament des mesures plus fermes. B’nai Brith Canada a soumis un mémoire aux consultations prébudgétaires du Québec pour 2026, appelant à un renforcement concret de la sécurité des institutions juives, tandis que d’autres voix communautaires ont proposé le recrutement de gardes armés spécialement formés pour protéger écoles, synagogues et centres communautaires, une idée qui reste controversée jusque dans la communauté elle-même.
Ce climat installe une équation difficile pour les familles juives de Montréal : une ville où elles vivent parfois depuis des générations, mais où la visibilité religieuse, porter une kippa, un streimel, ou simplement se rendre à la synagogue, est redevenue un facteur de risque. Une réalité que les autorités municipales et fédérales reconnaissent désormais publiquement, sans qu’une solution durable n’ait encore permis d’inverser la courbe des incidents.
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