La nouvelle coalition gouvernementale aux Pays-Bas a décidé d’opérer un virage stratégique majeur dans sa politique d’achats militaires : réduire, voire à terme abandonner, les acquisitions d’armements issus de l’industrie de défense israélienne. Une décision hautement politique, assumée idéologiquement, mais qui aura des conséquences économiques et militaires lourdes pour le royaume.
Selon une source officielle néerlandaise citée par le quotidien Haaretz, le Parlement à Amsterdam a acté la volonté de diminuer la dépendance du pays à l’égard d’Israël dans le domaine de l’armement. Cette orientation intervient alors même que, ces dernières années, les Pays-Bas ont massivement investi dans des systèmes militaires israéliens, réputés pour leur efficacité opérationnelle, leur maturité technologique et surtout leur excellent rapport coût-performance.
Au total, le volume des achats militaires néerlandais auprès d’Israël a atteint près de deux milliards d’euros. En 2024, Amsterdam a acquis pour 250 millions d’euros de missiles antichars Spike, produits par Rafael. En janvier 2025, un autre contrat majeur a été signé pour 175 millions d’euros, portant sur des systèmes israéliens de guerre électronique et de protection des avions et hélicoptères. Le plus important accord remonte à l’été 2023 : 305 millions d’euros pour la fourniture de systèmes d’artillerie à roquettes PULS, considérés comme parmi les plus performants de leur catégorie.
Pourtant, après le déclenchement de la guerre à Gaza, les autorités néerlandaises ont revu leur politique d’exportation militaire, allant jusqu’à interdire l’exportation de certains composants vers Israël. Une posture pour le moins paradoxale : tout en restreignant les ventes, Amsterdam continuait à acheter des armements israéliens de pointe, jugés sans équivalent en Occident en matière de coût, de fiabilité et de retour d’expérience en conditions réelles de combat.
Le durcissement politique ne s’est pas arrêté là. En juillet dernier, les Pays-Bas ont inscrit Israël sur leur liste des pays représentant une menace pour la sécurité nationale, aux côtés de la Russie, de la Chine et de l’Iran. Une décision symboliquement lourde, qui a profondément choqué les milieux diplomatiques et sécuritaires.
Dans la résolution parlementaire justifiant ce changement de cap, il est affirmé qu’« il est indésirable que les Pays-Bas dépendent d’industries impliquées dans des crimes de guerre ». Une formulation extrêmement sévère, qui vise directement l’industrie de défense israélienne. La source citée par Haaretz reconnaît toutefois que l’impact immédiat de cette décision restera limité : les contrats existants ne seront pas brutalement annulés. En revanche, à moyen et long terme, l’effet sera « très significatif ». « Nous cherchons à atteindre une autonomie stratégique dans ce domaine », a-t-elle souligné.
Cette ambition soulève pourtant de sérieuses interrogations. Dans un contexte mondial marqué par une instabilité croissante, des conflits régionaux et une explosion de la demande en armements de haute technologie, il est difficile d’imaginer comment un pays de la taille des Pays-Bas pourra rapidement remplacer des systèmes éprouvés, développés et testés pendant des décennies. Concevoir, qualifier et intégrer de nouvelles capacités militaires prend des années, parfois des décennies, et suppose des investissements colossaux.
En pratique, ce choix politique conduira les Pays-Bas à se tourner vers des fournisseurs américains — au premier rang desquels les industriels de défense des États-Unis — avec une conséquence immédiate : des coûts nettement plus élevés. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les missiles et systèmes de défense israéliens sont en moyenne plus de seize fois moins chers que leurs équivalents américains. Là où des missiles israéliens comme Spike, Tamir ou Barak coûtent quelques centaines de milliers de dollars, leurs homologues américains tels que SM-6 ou AMRAAM se chiffrent en millions. Les lance-roquettes PULS sont estimés entre 2 et 3 millions de dollars, contre 5 à 6 millions pour les systèmes américains HIMARS.
Dans des domaines clés comme la guerre électronique, l’optronique ou les drones — secteurs où Israël est un leader mondial reconnu — l’écart en faveur des systèmes israéliens en termes de rapport qualité-prix est encore plus marqué. À cela s’ajoute un élément souvent négligé : la flexibilité du système israélien d’exportation de défense, bien plus réactif et moins bureaucratique que celui des États-Unis.
Une seule exception est généralement reconnue : l’aviation militaire et certains systèmes de défense aérienne à très longue portée, où Israël ne peut rivaliser avec la puissance industrielle et financière américaine.
Malgré ces réalités, trois partis appelés à former le nouveau gouvernement néerlandais ont inscrit dans leur accord de coalition un engagement clair : réduire la dépendance de l’armée aux fournisseurs d’armement issus de pays non membres de l’OTAN. Les partis D66 (centre gauche libéral) et le Parti chrétien-démocrate ont soutenu cette clause, tandis que le parti libéral de droite VVD a voté contre, mettant en garde contre un affaiblissement capacitaire et un surcoût massif pour le contribuable.
Derrière le discours sur la « moralité » et « l’autonomie stratégique », cette décision apparaît donc comme un choix éminemment idéologique, dont le prix sera payé en euros sonnants et trébuchants — et potentiellement en perte d’efficacité militaire. Les Pays-Bas s’apprêtent ainsi à renoncer à des systèmes performants, éprouvés et relativement abordables, pour acheter des équipements américains plus chers, souvent plus longs à livrer, mais politiquement plus acceptables.






