Il y a plus de 25 ans, un film a décrit avec une précision troublante ce que le monde allait devenir. Fight Club, de David Fincher, mettait en scène des hommes jeunes, humiliés par le travail et la société capitaliste, qui trouvaient dans la violence et le rejet des normes une forme de rédemption masculine. Tyler Durden leur promettait : rejoignez-moi, et vous redeviendrez des garçons pour toujours — libérés des femmes, de la famille, du travail, de tout ce que la société attend de vous.
Plus de 25 ans après, ce film est une prévision presque exacte d’une grande partie du monde masculin actuel. C’est le constat de départ du nouveau documentaire Netflix, « Louis Theroux : Inside the Manosphere », dans lequel le journaliste britannico-américain plonge au cœur de cet univers qui a cessé depuis longtemps d’être marginal.
La manosphère : une idéologie simple jusqu’à l’os
Dans la manosphère que Theroux nous montre, il n’existe qu’un seul type d’hommes, présentant un seul type de « masculinité » : agressive, « alpha », brutale, offensive, sans compromis, sans subtilité, sans pensée en profondeur. Le génie de Theroux — journaliste doté d’un talent exceptionnel pour faire émerger la vérité la plus simple de ses interlocuteurs — est d’aller directement aux motivations les plus basiques de ces hommes, à ce qu’ils ne peuvent dissimuler derrière les poses et les mots.
La ligne de fond est que chaque « homme-homme » présenté dans le film de Theroux — jeune, musclé, riche, brutal, machiste — l’est principalement à cause de sa relation déformée avec les femmes.
Ces hommes pensent simplement que les femmes leur sont inférieures uniquement parce qu’elles sont des femmes. C’est tout. C’est la base de toute leur personnalité. Ces créatures sont convaincues que les femmes reçoivent leur « valeur » de la nature seule — elles « ont de la valeur » parce qu’elles mettent des enfants au monde, et plus elles sont belles et fertiles, plus leur valeur est élevée.
Les hommes, eux, doivent « produire » leur valeur. Et cette valeur se mesure, en principe, uniquement au nombre d’abonnés et au solde bancaire. Tout le reste ne compte pas : ni famille, ni communauté, ni amour, ni émotions, ni créativité, ni morale, ni conscience.
L’antisémitisme comme pièce maîtresse du système
Ce qui rend ce documentaire particulièrement important — et troublant — c’est la façon dont l’antisémitisme s’intègre naturellement dans cette vision du monde. Les hommes de la manosphère croient qu’il existe un système mondial censé empêcher les hommes de trouver leur valeur, et qu’ils doivent lutter contre lui. Et ceux qui contrôlent ce système sont en principe « les Juifs » — qui, de manière traditionnelle, sont des hommes « faibles » et « libéraux », des mauviettes qu’il faudrait dominer, mais qui, grâce à leur argent, contrôlent le monde.
Cette articulation — la misogynie comme fondement, l’antisémitisme comme explication du système — n’est pas accidentelle. Elle reproduit exactement la structure idéologique des fascismes du XXe siècle, avec les mêmes boucs émissaires et la même promesse de restauration d’une virilité perdue.
Theroux atteint le cœur — mais évite une question centrale
Le documentaire est salué pour sa qualité journalistique. Theroux montre de manière assez claire que ces influenceurs projettent leurs traumatismes d’enfance sur leur vision du monde, devenant ainsi une source d’inspiration pour des millions de garçons et de jeunes hommes eux-mêmes perdus. C’est là que réside la puissance du film : pas dans la dénonciation morale, mais dans la compréhension psychologique.
Mais le critique d’Oriel Daskal dans Walla pointe une lacune sérieuse. Theroux entre peu dans les moteurs de ce phénomène de la manosphère. Quelqu’un, après tout, finance la masculinité toxique, qui pénètre dans le cerveau des garçons à travers le monde et est arrivée jusqu’à la Maison Blanche.
Des sociétés de paris, des sociétés d’investissement, des sociétés pornographiques et des sociétés de cryptomonnaie, sans parler de criminels, ont besoin que ces jeunes hommes en attirent d’autres vers leurs combines, et les gonflent donc de fonds de sponsoring pour qu’ils vivent une vie qui est le fantasme d’un garçon de 15 ans.
Barron Trump, les réseaux sociaux et le pouvoir réel
Le documentaire contient un détail qui dit tout sur l’ampleur du phénomène. Ces influenceurs sont aussi une source d’inspiration pour le fils cadet de Donald Trump, Barron, qui les regarde sur YouTube et TikTok, écoute leurs podcasts et les a même présentés à son père, l’homme le plus puissant du monde.
La boucle est bouclée — et elle est vertigineuse. Des garçons traumatisés deviennent des influenceurs haineux, financés par des intérêts obscurs, qui forment des générations de jeunes hommes qui votent pour des politiciens populistes qui eux-mêmes utilisent ces mêmes influenceurs pour consolider leur base. Aujourd’hui, ils contrôlent une bonne partie du monde démocratique.
Le documentaire de Netflix disponible sur la plateforme est excellent sur le portrait, incomplet sur l’analyse des causes profondes. Il donne à voir avec une clarté rare un monde qui existe, qui grandit et qui a déjà changé la politique mondiale. Ce qu’il ne fait pas — et ce que le critique juge comme sa limite principale — c’est identifier sans ambiguïté ceux qui tirent les ficelles et qui ont tout intérêt à ce que des millions de garçons restent en colère, seuls et manipulables.
Trailer : Louis Theroux: Inside the Manosphere — Netflix
Source : Walla Culture






