Alors que de nombreux observateurs s’interrogent sur l’absence, pour l’instant, d’une décision américaine spectaculaire face à l’Iran, l’analyste perse Shahin Modarres avance une lecture radicalement différente : le délai actuel ne serait ni un recul politique ni un changement de doctrine, mais une phase assumée et nécessaire de préparation à une confrontation militaire de grande ampleur. Selon lui, les États-Unis et Israël se préparent méthodiquement à un scénario de guerre régionale, et le facteur temps joue ici un rôle central.
Dans son analyse, Modarres affirme que Washington et Jérusalem partent du principe qu’une attaque directe contre l’Iran entraînerait inévitablement une riposte massive de Téhéran. Cette réaction viserait à la fois Israël et les intérêts américains disséminés à travers le Moyen-Orient. Dès lors, toute opération offensive doit être précédée d’une préparation défensive d’une ampleur inédite, notamment pour protéger les bases américaines et leurs forces déployées dans la région.
Aujourd’hui, les États-Unis disposent d’au moins dix-neuf bases et centres de commandement stratégiques au Moyen-Orient, dont huit permanents. Parmi les plus sensibles figurent la base aérienne d’Al-Udeid au Qatar, qui abrite le quartier général du commandement central américain, le siège de la Ve flotte américaine à Bahreïn, le camp d’Arifjan au Koweït, ainsi que des installations en Syrie, en Jordanie, en Irak, en Égypte, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Pour Modarres, cette dispersion géographique constitue à la fois un atout stratégique et une vulnérabilité majeure.
L’analyste souligne en effet qu’une partie significative de ces bases n’est pas dotée de systèmes de défense aérienne lourds et permanents. Certaines ne disposent que de capacités de courte portée, largement insuffisantes face à des missiles balistiques ou de croisière iraniens. C’est précisément ce point qui, selon lui, explique la phase actuelle de déploiement intensif de moyens défensifs américains dans la région.
La multiplication récente des batteries THAAD et Patriot en Jordanie, au Koweït, à Bahreïn, en Arabie saoudite et au Qatar est interprétée comme un indicateur clair d’une préparation à une réponse iranienne d’envergure. L’objectif serait de créer une couverture antimissile quasi continue autour des installations américaines et alliées, afin de limiter au maximum les pertes lors d’une éventuelle escalade.
Dans ce contexte, la présence prolongée du porte-avions USS Abraham Lincoln dans la région prend, selon Modarres, une signification particulière. Il estime probable que le navire soit positionné soit au large des côtes omanaises, soit en mer d’Arabie, des zones offrant à la fois une profondeur stratégique et une capacité de projection rapide. Pour assurer sa protection, des systèmes de défense aérienne supplémentaires auraient même été déployés aux Émirats arabes unis, signe de l’importance accordée à la sécurisation de cet actif majeur.
L’analyste s’attarde également sur le rôle des avions de combat actuellement déployés. Contrairement à l’idée répandue selon laquelle ces appareils seraient déjà positionnés pour des frappes offensives, Modarres affirme que leur mission principale est, à ce stade, défensive. Les F-15, y compris les F-15E transférés en Jordanie, ainsi que les F-35 américains et britanniques stationnés notamment à Chypre, seraient avant tout chargés de protéger Israël contre des attaques de drones iraniens.
Il cite en particulier les drones Shahed-131 et Shahed-136, ainsi que des versions plus avancées comme le Shahed-139, dont certains auraient déjà été interceptés par des avions américains dans la région. Cette posture défensive confirme, selon lui, que la priorité actuelle n’est pas l’attaque immédiate, mais la neutralisation des capacités de nuisance iraniennes en cas de riposte.
Le cœur de son argumentation repose sur un élément souvent sous-estimé : la logistique. La coordination et l’intégration d’un réseau aussi vaste de systèmes de défense, de forces aériennes et navales, et de bases réparties sur plusieurs pays exigent du temps. Il ne s’agit pas seulement de déplacer du matériel, mais de synchroniser des doctrines, des chaînes de commandement et des systèmes technologiques complexes. Pour Modarres, ce processus est encore en cours.
C’est pourquoi il rejette fermement l’idée selon laquelle le président américain Donald Trump aurait renoncé à l’option militaire. Selon lui, le retard apparent n’est pas le signe d’une hésitation politique, mais celui d’une préparation méthodique à un conflit dont les conséquences seraient régionales, voire globales. « Contrairement à ce que tentent de suggérer de nombreux commentateurs et pseudo-analystes, le puzzle n’est pas abandonné », affirme-t-il. « Il est simplement encore en train d’être assemblé. »
Dans cette lecture, le silence relatif et l’absence d’action spectaculaire seraient donc trompeurs. Pour Modarres, les signaux faibles observables sur le terrain – déploiements défensifs, mouvements navals, renforcement des capacités antimissiles – indiquent au contraire que les États-Unis et Israël se préparent à tous les scénarios, y compris le plus extrême. La question ne serait pas de savoir si le puzzle existe, mais quand il sera enfin complet.






