À Berlin, le discours stratégique a changé de nature. Il ne s’agit plus de spéculer sur la possibilité d’un conflit avec la Russie, mais de se préparer à y survivre. C’est le constat glaçant dressé par le lieutenant-général Gerald Funke, commandant du Commandement de soutien opérationnel de la Bundeswehr, dans un entretien accordé au Times. Selon lui, l’Europe doit se tenir prête à un conflit généralisé d’ici deux à trois ans, dans lequel l’Allemagne serait immédiatement et pleinement engagée.
Le scénario envisagé par l’état-major allemand débute par une attaque russe massive contre les pays de l’NATO. Dans cette hypothèse, l’Allemagne ne serait pas un simple soutien arrière : ses forces se retrouveraient en première ligne dès les premières minutes. En parallèle, le pays deviendrait une plateforme logistique centrale pour l’ensemble de l’Alliance atlantique. Des dizaines de milliers de soldats alliés arriveraient par les ports de la mer du Nord, avant de traverser un territoire allemand profondément perturbé pour rejoindre le front oriental.
Le général Funke ne cache pas la brutalité du tableau. L’arrière, explique-t-il, ne sera pas un espace sûr. La stratégie russe inclurait très probablement des actions de sabotage à grande échelle : destruction ou neutralisation de lignes ferroviaires, blocage d’autoroutes, attaques ciblées contre des nœuds de transport essentiels. À cela s’ajouteraient des cyberattaques destinées à paralyser les systèmes de communication et de contrôle du trafic, tandis que des missiles à longue portée pourraient frapper des infrastructures clés en profondeur.
L’un des aspects les plus alarmants de cette planification concerne la gestion des pertes humaines. Lors de conflits dits « locaux », comme en Afghanistan, le nombre de blessés était important mais restait gérable pour les structures médicales. Dans une guerre de haute intensité en Europe, prévient Funke, les blessés se compteraient par milliers, submergeant instantanément les hôpitaux civils allemands. Cette perspective impose, selon lui, une refonte complète des dispositifs d’évacuation médicale et de coordination entre l’armée et le secteur civil.
Le commandement dirigé par Funke regroupe 55 000 hommes et a pour mission de gérer l’ensemble de la chaîne de soutien : transport, logistique, soins aux blessés, mais aussi mobilisation de ressources issues du secteur privé. Pourtant, sa plus grande inquiétude ne concerne pas uniquement les combats visibles. Il évoque un « front invisible », composé de cellules dormantes de saboteurs et d’actions hybrides susceptibles de débuter avant même toute déclaration officielle de guerre. Dans ce type de conflit, la frontière entre paix et agression devient floue, rendant les réactions politiques et militaires plus complexes.
À cette menace extérieure s’ajoute, selon Funke, une faiblesse interne : la bureaucratie allemande et les divisions politiques. Le cadre juridique actuel exige, pour déclencher de nombreuses mesures liées à l’« état de défense », une majorité des deux tiers au Parlement. Or, avec plus d’un tiers des sièges du Bundestag occupés par des formations situées à l’extrême gauche et à l’extrême droite, souvent accusées de positions complaisantes envers Moscou, une décision rapide pourrait devenir impossible. Funke qualifie cette distinction stricte entre « temps de paix » et « temps de guerre » d’anachronisme hérité du XXe siècle, inadapté aux réalités des guerres hybrides contemporaines.
Sur le plan politique, le gouvernement allemand a déjà amorcé des changements structurels. Le ministre de la Défense Boris Pistorius a déclaré que la Bundeswehr serait en mesure de recruter 20 000 volontaires d’ici 2026, dans le cadre de la réforme du service militaire. En décembre dernier, le Bundesrat a approuvé une loi de modernisation visant à augmenter les effectifs de l’armée allemande de 184 000 à 255 000–270 000 soldats d’ici 2035.
La dimension régionale de la menace est également au cœur des préoccupations. Le ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul a affirmé, lors d’une visite en Lettonie et en Suède, que la menace russe en mer Baltique dominait les discussions sécuritaires. Berlin soutient le déploiement d’un contingent militaire de 5 000 hommes en Lituanie, voisine directe de la Russie. « Il est peu probable qu’une autre région de l’Union européenne ait autant souffert des activités hybrides du Kremlin », a-t-il déclaré, soulignant la nécessité de protéger les infrastructures critiques et de sanctionner la flotte clandestine russe.
Ce discours marque une rupture nette avec des décennies de retenue stratégique allemande. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, les responsables militaires et politiques parlent ouvertement d’un conflit majeur sur le sol européen, dans lequel l’Allemagne serait un acteur central et exposé. Il ne s’agit plus de dissuasion abstraite, mais d’une préparation concrète à la guerre, avec tout ce que cela implique pour la société, l’économie et les institutions démocratiques.






