L’Iran n’est pas un adversaire régional classique, ni un acteur rationnel avec lequel on pourrait construire un simple « équilibre de la dissuasion ». C’est un régime idéologique extrême, structuré autour d’une vision révolutionnaire du monde, qui considère l’Occident comme un ennemi moral, culturel et religieux. Dans cette grille de lecture, Israël et les États-Unis ne sont pas des rivaux politiques, mais des cibles à affaiblir, à délégitimer et, à terme, à éliminer – soit par le terrorisme direct, soit par un réseau de proxies armés.
C’est ce diagnostic sans détour que dresse Yossi Amrosi, ancien haut responsable du Shin Bet et chercheur associé à l’Misgav Institute, dans un entretien accordé à la presse israélienne. Selon lui, la plus grande erreur stratégique commise depuis des années est d’avoir projeté sur l’Iran une logique occidentale de calcul coûts-bénéfices, alors que le régime fonctionne avant tout selon une logique idéologique et messianique.
Aujourd’hui, pourtant, une opportunité rare – peut-être unique – s’est ouverte. L’économie iranienne est asphyxiée, la monnaie nationale s’effondre, les sanctions frappent durement et la population est de plus en plus éloignée des élites religieuses. Les manifestations se répètent, la peur change de camp, et les luttes internes au sommet du pouvoir se multiplient. Le régime tient encore, mais il vacille.
Cette fragilité structurelle explique, selon Amrosi, l’attitude soudaine plus « conciliante » de Téhéran sur le plan diplomatique. Il ne s’agit en aucun cas d’un changement de doctrine ou d’un désir sincère de compromis. C’est une manœuvre tactique bien connue : gagner du temps, brouiller les cartes et survivre politiquement jusqu’à un changement de contexte international plus favorable.
L’objectif iranien est limpide : tenir jusqu’à la fin du mandat de Donald Trump, dans l’espoir qu’une future administration américaine revienne à une politique de concessions, d’assouplissements et d’accords partiels – comme cela a déjà été le cas par le passé. Dans cette optique, le dialogue n’est qu’un instrument, jamais une finalité.
C’est précisément là que réside le danger pour Israël. Si, malgré l’opposition israélienne, Washington choisissait de renouer des négociations avec l’Iran, Jérusalem ne pourrait se permettre aucune ambiguïté. L’ère des accords flous, des promesses vagues et des mécanismes de contrôle limités doit être définitivement révolue.
Selon Amrosi, quatre lignes rouges absolues doivent être imposées. Premièrement, la destruction totale et irréversible des quelque 400 kilos d’uranium enrichi détenus par l’Iran – pas un gel temporaire, pas un stockage sous supervision internationale, mais une élimination complète.
Deuxièmement, le démantèlement intégral du programme de missiles balistiques à longue portée, y compris les chaînes de production, les capacités technologiques et la logistique associée.
Troisièmement, la fermeture définitive de toutes les installations nucléaires, sans exception, sans zones grises et sans prétexte d’« usage civil ».
Enfin, quatrièmement, la fin totale du soutien iranien à ses organisations terroristes régionales : aucun financement, aucune arme, aucun entraînement, aucun conseil opérationnel.
Mais au-delà des exigences techniques, l’analyse d’Amrosi met en lumière une réalité plus profonde : Israël ne peut pas fonder sa sécurité sur des garanties extérieures. L’histoire récente regorge d’exemples douloureux montrant à quelle vitesse les alliances peuvent se dissoudre lorsque les intérêts politiques internes prennent le dessus.
Le retrait américain précipité d’Afghanistan a envoyé un signal clair au monde entier : même les alliés les plus proches peuvent être abandonnés du jour au lendemain. De la même manière, les arrangements conclus par Washington avec les Houthis ont laissé Israël relativement seul face à une menace persistante, malgré des déclarations rassurantes.
Le peuple iranien lui-même en a fait l’amère expérience. Encouragé par l’Occident à se soulever, il a été laissé sans véritable soutien lorsque la répression s’est abattue avec une brutalité extrême. Cette dissonance entre discours et actes est précisément ce qui nourrit la méfiance stratégique israélienne.
Dans ce contexte, parier sur des promesses internationales serait une erreur stratégique majeure. Pour Amrosi, le moment actuel exige une lucidité totale : la pression sur le régime iranien doit être maintenue, voire accentuée, tant que la fenêtre d’opportunité est ouverte. Toute détente prématurée ne ferait que sauver un régime affaibli et prolonger artificiellement sa capacité de nuisance.
La conclusion est sans appel : la sécurité d’Israël ne sera jamais garantie par des signatures au bas d’un accord, mais par la clarté de ses lignes rouges, sa détermination stratégique et sa capacité à agir de manière autonome si nécessaire. Face à un régime qui ne cache ni ses intentions ni son idéologie, l’illusion du compromis est peut-être le risque le plus dangereux de tous.






