Une histoire inattendue, racontée par un Libanais et relayée dans les médias arabes, provoque ces derniers jours une vive polémique. Non pas parce qu’elle émane d’une source israélienne officielle, mais précisément parce qu’elle est rapportée comme un témoignage indirect, recueilli au Liban, loin des canaux militaires ou gouvernementaux. Ce récit figure dans une série d’articles publiés dans le magazine religieux israélien B’Kehilla, et il a depuis déclenché une réaction virulente dans une partie de la presse arabe.
Selon ces articles, un journaliste israélien, Yitzchak Horowitz, s’est rendu au Liban en utilisant un passeport espagnol. Durant ce séjour, il aurait visité des sites juifs historiques ainsi que le « musée du jihad » du Hezbollah. Pour se déplacer, il était accompagné d’un chauffeur local, prénommé Ali, un Libanais qui l’a conduit à travers le centre et le sud du pays, y compris dans des zones sous forte influence du Hezbollah.
C’est au cours de l’un de ces trajets, profondément ancrés dans le sud libanais, que la conversation aurait pris une tournure inattendue. Horowitz, conscient des risques, aurait exprimé sa crainte qu’une frappe israélienne puisse toucher par erreur le véhicule d’Ali. La réponse de ce dernier, selon le journaliste, a pris la forme d’un récit personnel, présenté comme une expérience vécue par sa famille.
Ali aurait raconté que son oncle, Abbas, est le chef civil de leur village. Il cultive des bananes et, selon ce témoignage, n’a aucun lien avec le Hezbollah. Un jour, alors qu’il circulait sur la route principale menant au village, derrière un autre véhicule, il aurait reçu un appel téléphonique inattendu. À l’autre bout du fil, une voix parlant arabe avec un accent étranger se serait présentée comme provenant du renseignement israélien. Le message aurait été direct et sans détour : quitter la route au prochain virage s’il ne voulait pas être blessé.
Toujours selon ce récit, l’oncle, paniqué, aurait obéi et quitté la route. Quelques secondes plus tard, un missile aurait frappé le véhicule qui se trouvait devant lui. La voiture aurait été détruite, et la personne ciblée aurait été, d’après Ali, un haut responsable du Hezbollah. La conclusion qu’il en tire est sans équivoque : Israël saurait non seulement identifier précisément ses cibles, mais aussi avertir des civils pour les éloigner de la zone avant une frappe ciblée.
Ce témoignage, tel qu’il est rapporté dans B’Kehilla, ne s’appuie sur aucun document officiel, aucune confirmation militaire, ni israélienne ni libanaise. Il s’agit d’un récit indirect, transmis par un chauffeur libanais à un journaliste israélien, puis publié comme tel. C’est précisément cette nature non institutionnelle qui a rendu l’histoire explosive dans le monde arabe.
Plusieurs médias arabes ont vivement réagi, accusant le magazine israélien et son journaliste de tenter de « blanchir » ou d’« embellir » l’image de Israel Defense Forces. Selon ces critiques, ce type de récit viserait à présenter Tsahal comme une armée chirurgicale et morale, alors qu’ils l’accusent, au contraire, de frapper indistinctement et de viser des civils, y compris des femmes et des enfants. Pour ces médias, l’histoire d’Ali ne devrait donc pas être crue et relèverait de la propagande déguisée en témoignage humain.
La controverse met en lumière une fracture profonde dans la perception du conflit. D’un côté, un récit individuel, rapporté sans prétention de preuve formelle, qui décrit une action ciblée et une tentative d’éviter des victimes collatérales. De l’autre, un rejet immédiat de toute narration qui pourrait nuancer l’image d’Israël, au nom d’une lecture globale et idéologique du conflit. La question n’est pas tant de savoir si l’histoire est vraie ou fausse – aucune source indépendante ne permet de la vérifier – mais pourquoi elle suscite une réaction aussi violente.
Ce malaise tient sans doute au fait que le récit touche à un point extrêmement sensible : la distinction entre combattants et civils. Dans les conflits asymétriques, cette frontière est au cœur des accusations croisées. Toute histoire suggérant que Tsahal disposerait d’un renseignement précis et ferait un effort pour limiter les dommages collatéraux entre directement en collision avec le discours dominant de ses adversaires, qui présentent Israël comme agissant sans discernement.
Il est important de souligner que le journaliste n’affirme pas disposer d’une preuve irréfutable. Il rapporte ce qu’un Libanais lui a raconté, dans un contexte informel, sur une route du sud du Liban. Le récit est présenté comme tel, avec ses limites. Mais c’est précisément cette simplicité, presque banale, qui le rend dérangeant : il ne vient pas d’un communiqué militaire, mais de la bouche supposée d’un civil libanais, décrivant une scène qui contredit les slogans habituels.
En définitive, cette histoire ne démontre rien sur le plan factuel au sens strict. Elle ne peut ni confirmer ni infirmer les accusations portées contre Israël ou le Hezbollah. En revanche, elle révèle quelque chose de plus profond : la guerre des récits est devenue presque aussi centrale que la guerre elle-même. Chaque témoignage, chaque anecdote, chaque phrase est immédiatement instrumentalisée, rejetée ou amplifiée selon le camp qui la reçoit.
Que l’histoire d’Ali soit exacte, exagérée ou totalement fausse, sa diffusion et la réaction qu’elle a provoquée montrent à quel point toute nuance est devenue insupportable dans le débat régional. Dans ce contexte, un simple récit personnel, raconté sur une route du sud libanais, suffit à déclencher une tempête médiatique — preuve que, dans cette guerre, le combat pour la perception n’a jamais cessé.






