Elle avait dix-sept ans quand elle est descendue du car à Oświęcim. Élève de terminale, elle participait au programme Lessons from Auschwitz du Holocaust Educational Trust, une association caritative britannique qui emmène chaque année des lycéens sur le site du camp d’extermination où environ un million de Juifs — hommes, femmes et enfants — ont été assassinés.
Ce voyage a décidé de la suite. Amberley Thay est aujourd’hui étudiante de troisième année en histoire à l’université d’Exeter, dans le sud-ouest de l’Angleterre, et ambassadrice régionale de cette même association. Elle est engagée auprès d’elle depuis quatre ans. Elle n’est pas juive.
Elle ne s’attendait pas à ce qui l’attendait sur le campus.
« Une fille dans les toilettes m’a dit que tu soutiens le meurtre d’enfants »
Le premier épisode s’est produit dans une boîte de nuit d’Exeter. Elle dansait. Une amie s’est absentée aux toilettes, longuement. À son retour, elle a regardé Amberley et lui a lancé : je n’arrive pas à y croire. Une fille dans les toilettes m’a dit que tu soutiens le meurtre d’enfants. Elle m’a dit de ne plus être ton amie.
Amberley est restée plantée là, sidérée. Vingt ans, une soirée entre étudiants, et une accusation de complicité de meurtre d’enfants transmise par une inconnue dans des sanitaires.
Ce n’était pas un incident isolé. Après avoir publié sur Instagram un message à propos d’une invitation à la résidence de l’ambassadeur d’Israël à Londres — où elle avait été conviée à écouter le témoignage d’un rescapé de la Shoah lors de la journée du souvenir —, le harcèlement s’est installé.
Un soir, en boîte, un inconnu l’a abordée : pourquoi as-tu publié un truc pareil ? Tu sais ce qu’ils font. Elle raconte être restée assise là à se demander pourquoi elle se faisait harceler pendant une sortie, à cause de son bénévolat.
Les gens, résume-t-elle, se sont simplement mis à lui balancer des remarques antisémites en passant, tout le temps. On l’a qualifiée de porte-voix d’Israël. On l’a traitée d’agent du Mossad. Parce qu’elle travaille dans l’éducation à la Shoah.
Une anecdote, entre toutes, dit l’imprégnation du quotidien. Un club d’Exeter propose une promotion : ramassez les gobelets de la marque dans la rue, rapportez-les, obtenez une boisson gratuite. Amberley en a trouvé un dans le caniveau et s’est baissée pour le prendre. Commentaire d’une de ses amies : « ça, c’est très juif comme comportement ».
Ce n’était ni un militant, ni un inconnu hostile. C’était une amie, dans une remarque anodine, sans intention de blesser. C’est précisément ce qui rend l’épisode significatif.
Ce qu’elle n’a pas fait — et pourquoi
Amberley Thay n’a signalé aucun de ces incidents à son université. Et sa raison mérite d’être entendue : ce sont des étudiants juifs qui le lui ont déconseillé, lui expliquant que rien ne serait fait.
Interrogée, l’université a répondu qu’elle n’avait pas connaissance de la situation — ce que l’intéressée confirme. Un porte-parole a indiqué que l’établissement encourage étudiants et personnels à signaler ce type de faits, qu’il est déterminé à éradiquer toute discrimination, y compris l’antisémitisme, et qu’il enquête sur chaque incident porté à sa connaissance. Il a ajouté travailler activement avec les collectifs étudiants et le personnel juifs pour faire connaître les dispositifs de soutien et de signalement.
La réponse est irréprochable sur le papier. Elle laisse pourtant intacte la question soulevée par le témoignage : si les étudiants juifs eux-mêmes conseillent de ne pas signaler, c’est que le problème se situe en amont de la procédure.
Amberley Thay doit prendre la parole la semaine prochaine à Londres, lors du dîner de collecte de fonds du Holocaust Educational Trust, devant des responsables communautaires et des responsables politiques. Elle y racontera ce qu’elle a vécu.
Et elle plaidera pour ce qui l’a menée là. L’enseignement de la Shoah dans les écoles britanniques est insuffisant, estime-t-elle. Elle rapporte avoir entendu des gens affirmer que le nombre de six millions de Juifs assassinés était faux, avancer des chiffres dérisoires — quelques centaines de milliers — parce qu’ils l’avaient lu quelque part en ligne. Le chiffre de six millions est établi par des décennies de recherche historique, par les archives des bourreaux eux-mêmes et par le travail des tribunaux d’après-guerre. Ce qui inquiète Amberley, c’est autre chose : ces gens, dit-elle, ne comprennent pas que ce qu’ils disent est nuisible et faux.
C’est peut-être le cœur du sujet. La haine militante existe, elle est identifiable et elle se combat. Ce qui progresse dans les universités britanniques est plus insidieux : une ignorance qui se croit informée, des poncifs recyclés sans intention consciente, une hostilité par ricochet qui atteint désormais ceux qui ne sont même pas juifs — simplement parce qu’ils ont visité Auschwitz un jour et qu’ils ont décidé d’en parler.
Le programme dont Amberley est issue a fait passer plus de 32 000 jeunes Britanniques par Auschwitz-Birkenau depuis sa création. Son association a publiquement affirmé son soutien, se disant fière d’elle et des milliers de jeunes ambassadeurs déterminés à combattre l’antisémitisme. C’est une réponse. Ce n’est pas encore une solution.
Sur la banalisation de l’antisémitisme et les accusations portées contre Israël, nos articles précédents apportent des éléments de contexte : les propos de l’ambassadeur de France en Israël sur l’antisémitisme, la polémique du judo autour de l’Israélienne Kerem Primo, et la démonstration d’Asa Kasher face à l’accusation de génocide.



