Il y a des scènes qui résument une époque mieux que n’importe quel discours. Celle-ci s’est déroulée à Jérusalem, en marge d’une manifestation ultra-orthodoxe contre la conscription. Le sous-officier Elissaf Shoshan, du bataillon de parachutistes des forces spéciales, est tombé dans la bande de Gaza en décembre 2023. Sa mère, l’inspectrice principale et docteure Valérie Shoshan, se trouvait ce jour-là dans un véhicule de police qui longeait les manifestants. La foule a encerclé le véhicule. Elle l’a secoué. Elle a tenté de le renverser.
Les tentatives de la Dr. Shoshan pour calmer les émeutiers ont été vaines. Même l’intervention d’un homme ultra-orthodoxe plus âgé, issu du groupe des manifestants lui-même, n’a rien changé. C’est seulement après qu’elle a contacté directement des officiers supérieurs qu’un renfort policier a été dépêché sur place, permettant de la dégager et d’éviter ce qui aurait pu tourner au drame.
Les manifestants ne savaient pas qu’il s’agissait d’une mère en deuil. Ils n’avaient pas l’intention de s’en prendre spécifiquement à elle. Mais cette précision, aussi réelle soit-elle, ne change pas grand-chose à l’analyse. C’est précisément là que réside la gravité de ce qui s’est passé.
Quand les actes contredisent les valeurs proclamées
La société ultra-orthodoxe se définit, entre autres, par un attachement profond à des valeurs de solidarité et de compassion. Le secours aux orphelins, aux veuves, aux parents endeuillés par la perte d’un enfant au combat — ce sont des piliers moraux qui structurent depuis des siècles la vie communautaire dans le monde haredi. Des institutions entières, des réseaux de bienfaisance, des pratiques quotidiennes sont organisés autour de ce devoir d’assistance envers ceux que la guerre ou le malheur a frappés.
C’est pourquoi ce qui s’est passé devant ce véhicule de police porte une charge symbolique particulière. Non pas parce que les émeutiers auraient délibérément ciblé une mère endeuillée — ils ne le savaient pas —, mais parce que leur comportement, dans l’aveuglement de la foule et de la colère, a produit exactement l’inverse de ce que leur communauté prétend incarner. Une mère dont le fils est mort pour défendre ce pays s’est retrouvée en danger physique face à ceux qui refusent de prendre sa place.
La chroniqueuse Miriam Golan, qui signe cette tribune dans Israel Hayom, pose la question en ces termes : si le public ultra-orthodoxe, vertueux et généreux, celui qui sacralise l’aide aux endeuillés et aux orphelins de guerre, finit par mettre en danger — dans son corps et dans son âme — une mère dont le fils est tombé, c’est l’annulation totale de chaque valeur au nom de laquelle il prétend agir.
Une escalade qui ne s’est pas arrêtée là
L’incident avec la Dr. Shoshan n’a pas été le point culminant. Dans les jours suivants, des dizaines de manifestants ultra-orthodoxes ont vandalisé la résidence du juge de la Cour suprême Noam Solberg, au prétexte de protester contre l’arrestation de déserteurs. Le juge Solberg, dont l’appartenance au monde national-religieux est connue, n’est pas une figure que l’on associe naturellement à une hostilité envers le monde ultra-orthodoxe. Pourtant, sa maison a été prise pour cible, ses abords saccagés — et lui-même a dû recevoir des soins médicaux à la suite de l’incident.
L’auteure pose une question qui mérite d’être transmise telle quelle : au nom de quelle Torah ces actes sont-ils commis ? Jusqu’où peut aller l’aveuglement, la déconnexion d’avec tout ce qui est censé être sacré pour des observants de la loi juive ?
Le miroir que tend la réalité
Golan s’appuie sur une formule qui circule dans certains cercles : celle des « jours bibliques » — l’idée que nous traversons une période chargée d’un sens historique et providentiel, comparable aux grands récits de la Torah. Elle reconnaît que l’expression s’attire beaucoup de critiques. Mais elle lui trouve une signification profonde, au-delà de la rhétorique : tout comme le texte biblique est dense, chaque mot porteur de sens, chaque détail chargé d’enseignement — la réalité que nous vivons l’est aussi. Rien n’y est anodin. Chaque événement porte un message moral.
Dans cette lecture, la rencontre entre une foule en furie et une mère dont le fils est mort pour Israël n’est pas un hasard. C’est un miroir. Un miroir que la réalité tend à ceux qui manifestent dans la rue au nom de valeurs qu’ils sont en train de piétiner au même moment.
Ce miroir, le mouvement de protestation contre la conscription a choisi de ne pas le regarder. La violence a continué, a même monté d’un cran avec l’épisode chez le juge Solberg. Et les dirigeants de la communauté ultra-orthodoxe n’ont, à ce stade, pas fourni de réponse publique à la hauteur de ce que ces scènes exigent.
Golan conclut avec une ironie sobre : ceux qui savent étudier la Torah savent ce que la leçon impose. Et le fait que des conséquences plus graves aient été évitées de justesse relève, selon elle, du miracle. « Qui prétendait encore que ce n’était pas une époque de miracles ? »
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