Peut-on dépasser 100 % de responsabilité dans une tragédie ? La tentation dangereuse de l’excuse par la complexité

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Peut-on mesurer plus de 100 % de responsabilité dans un drame collectif ? En théorie, non. Et pourtant, dans le débat public israélien, chaque tentative d’introduire de la complexité est immédiatement suspectée de vouloir « sauver » le principal responsable. Parler des défaillances de l’armée et du Shin Bet avant le 7 octobre serait, selon certains, une manière de disculper le Premier ministre. Pointer la responsabilité politique reviendrait, inversement, à exonérer les services de sécurité. Cette logique binaire s’est imposée partout : à Gaza, dans les institutions, mais aussi… sur les routes israéliennes.

La comparaison peut sembler dérangeante, mais elle est révélatrice. Lorsqu’un conducteur percute un manifestant lors d’un blocage de route, le débat public se divise immédiatement en deux camps irréconciliables. Si l’on parle de la violence inhérente au blocage, on est accusé de blanchir le conducteur. Si l’on condamne le conducteur, on est accusé d’ignorer la violence du blocage. Comme si reconnaître une chaîne de responsabilités équivalait à justifier l’irréparable.

Or, la réalité est plus inconfortable : il y a souvent suffisamment de faute pour tout le monde.

Il faut commencer par le point de départ, celui que beaucoup refusent d’affronter clairement : le blocage de routes est un acte violent et coercitif. Ce n’est pas une protestation symbolique, ni une simple expression démocratique. C’est une prise d’otage de l’espace public, une perturbation volontaire de la vie de citoyens qui n’ont rien demandé. Une société qui accepte ce principe accepte implicitement que la loi s’efface devant le rapport de force.

Le droit israélien n’est d’ailleurs pas ambigu sur ce point. Les directives du procureur de l’État d’août 2020 stipulent explicitement que l’incitation à bloquer des routes peut constituer une circonstance aggravante justifiant des poursuites pénales, tout comme l’organisation même de ce type d’action. Ces règles existent, elles sont écrites, et elles n’ont jamais été annulées. Pourtant, en 2023, une décision consciente a été prise par les plus hauts niveaux de l’appareil judiciaire de décharger de toute responsabilité pénale les organisateurs de blocages massifs.

Ce choix n’était pas neutre. Il a envoyé un message clair : bloquer des routes est toléré, voire légitimé, lorsqu’il sert certaines causes ou certains cercles de pouvoir. Ce fut un véritable « feu vert » à la normalisation de la violence civile. Et comme toujours, lorsque l’État abdique l’application de ses propres règles, le prix est payé par les citoyens ordinaires.

Il serait intellectuellement malhonnête de prétendre que ce phénomène est né uniquement avec les manifestations dites « kplanistes ». Les protestations des personnes handicapées avaient déjà montré des dérives similaires, et les groupes ultra-orthodoxes bloquaient des routes bien avant que le blocage de l’autoroute Ayalon ne devienne un symbole politique. Mais à partir du moment où l’inaction des forces de l’ordre est devenue la norme, le processus est devenu incontrôlable. La machine était lancée, et plus personne ne voulait — ou ne pouvait — l’arrêter.

Dès lors, une question dérangeante s’impose : s’il n’y a aucun prix à payer pour bloquer une route, comment cette pratique est-elle censée disparaître ? Que doit faire un conducteur qui se retrouve soudainement face à une foule immobilisant son véhicule ? La réponse est évidente et ne souffre aucune ambiguïté : il ne doit pas foncer, il ne doit pas frapper, il ne doit pas tuer. La violence du conducteur reste une faute grave et condamnable.

Mais s’arrêter là, c’est refuser de voir l’ensemble du tableau. Le manifestant et l’organisateur du blocage portent eux aussi une part de responsabilité dans les conséquences tragiques. Pas toute la responsabilité. Pas la responsabilité pénale directe du geste. Mais une responsabilité causale indéniable. Sans blocage, il n’y aurait pas eu d’impact. Sans obstruction illégale, il n’y aurait pas eu confrontation.

Dire cela n’est pas justifier la mort. Personne ne mérite d’être blessé ou tué sur la route, et la sanction pour un blocage n’est évidemment pas la mort. Mais refuser de reconnaître la hiérarchie des responsabilités, c’est préparer le terrain pour la répétition du drame. Celui qui bloque une route et se fait percuter n’est pas dans la même situation morale que celui qui traverse légalement un passage piéton et se fait renverser. Cette distinction est inconfortable, mais elle est essentielle.

L’effacement systématique de cette vérité alimente une culture d’irresponsabilité. Lorsque le système judiciaire refuse d’imposer un coût clair à des actes illégaux répétés, ce coût ne disparaît pas : il est simplement déplacé. Et trop souvent, il est payé dans le sang, par des citoyens ordinaires, pris dans des situations que l’État a laissé dégénérer.

Ce raisonnement vaut bien au-delà des routes. Il s’applique aux échecs sécuritaires, aux catastrophes politiques, aux drames nationaux. Reconnaître la complexité n’est pas absoudre. Refuser la complexité, en revanche, c’est condamner la société à répéter les mêmes erreurs.

Il y a un prix à l’abandon de l’autorité de la loi. Si la justice refuse de le faire payer par le droit, il risque — tragiquement — d’être payé par les usagers de la route, par les familles endeuillées, et par une société qui se déchire au lieu de se regarder en face.

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