Pendant près de trois heures, la plupart des avions de l’armée de l’air israélienne sont restés au sol, incapables de frapper les terroristes du Hamas qui franchissaient la barrière de Gaza. C’est l’un des constats les plus accablants d’un an de travail mené par le brigadier-général Oren Solomon, chargé d’examiner la conduite opérationnelle du commandement de Gaza le jour de l’attaque. Les témoignages diffusés dans un reportage télévisé exposent une chaîne d’erreurs, d’occasions manquées, et une difficulté profonde à comprendre la situation en temps réel.
Selon Solomon, tout commence dès la nuit précédant l’attaque. L’armée de l’air reçoit des informations de renseignement sur des mouvements inhabituels du Hamas, mais aucune véritable évaluation n’est effectuée. « Tout le monde reçoit le téléphone rouge, dit “oui, compris”, et raccroche. Aucun processus opérationnel n’est lancé », explique-t-il. Une jeune officier de la salle d’alerte passe plus de cinquante appels pour obtenir des informations supplémentaires auprès du renseignement militaire, sans succès. Les signaux existent, mais ne sont pas exploités.
À quatre heures du matin, le chef d’état-major Eyal Zamir effectue une évaluation de la situation et écarte presque totalement l’hypothèse d’une attaque aérienne du Hamas, et ce sans consultation avec le commandant de l’armée de l’air. Quelques heures plus tard, les postes israéliens sont aveuglés par des salves de drones et des roquettes artisanales qui détruisent plus de 80 % des dispositifs de surveillance. Six paramoteurs transportant des terroristes s’élèvent dans le ciel. Pendant ce temps, les autorités militaires continuent de fonctionner selon des hypothèses dépassées.
À 6h43, face à l’ampleur de la pénétration terrestre, la division de Gaza déclenche un protocole d’urgence. Pourtant, les avions israéliens reçoivent l’ordre d’exécuter une attaque préplanifiée, baptisée « Harv Demoklès », visant des infrastructures souterraines où ne se trouve personne. Alors même qu’à 6h53, un officier de la division avertit : « Nous avons plusieurs infiltrations massives. Nous élargissons l’autorisation de feu, d’accord ? », la coordination aérienne répond : « 100 % ». Mais les frappes sur les points d’infiltration n’arrivent pas.
Solomon décrit alors l’instant critique : « Au lieu de décoller pour frapper immédiatement les terroristes sur la barrière, les avions attendent. Ils planifient. Pendant presque trois heures, ils restent au sol. » Le commandant de division Aviram Rosenfeld supplie à plusieurs reprises l’armée de l’air d’attaquer la barrière. Le commandement sud, lui, insiste pour poursuivre l’opération prévue en profondeur. À 9h45, un ancien officier du renseignement de la division entre dans la salle de commandement et hurle : « Attaquez la barrière, pas les tunnels ! » Il est déjà trop tard.
Ce n’est qu’à 10h30 que des dizaines d’avions frappent enfin — non pas les terroristes qui se déplacent librement en territoire israélien, mais des centres opérationnels en profondeur, totalement déconnectés de l’urgence en cours. D’autres escadrons, mobilisés en parallèle sur une opération visant les stocks de roquettes du Hamas, ne peuvent intervenir. La chaîne de commandement, figée dans une doctrine trop centralisée, étouffe toute initiative.
Plus tard, dans un séminaire interne, des pilotes expriment frontalement leur frustration. « La centralisation nous tue », déclare l’un d’eux. « Les ordres nous tuent », ajoute un autre. « Pas de tir sans autorisation, pas d’initiative. Celui qui ose est réprimandé. » Le commandant de l’armée de l’air, le général Tomer Bar, reconnaît : « Nous avons échoué. Nous n’avons pas remis en question l’idée que le Hamas était dissuadé. Notre préparation n’était pas adaptée. »
Le reportage révèle aussi des dilemmes tragiques : un pilote hésitant à frapper un véhicule par peur d’y toucher des soldats israéliens captives ; un autre observant une colonne de pick-up blancs — ceux-là mêmes qui quitteront la rave party de Reïm après avoir massacré des centaines de jeunes — sans recevoir l’autorisation de tirer faute d’identification claire. Dans le chaos du 7 octobre, personne dans le centre de commandement aérien n’informe les unités en vol de l’existence d’une fête de plusieurs milliers de jeunes ni de la présence de ces pick-up dans la zone.
Quatre mois plus tôt, un pilote avait pris sur lui de violer un ordre lors d’un accrochage près de Jénine, sauvant potentiellement la vie de soldats. L’armée avait alors jugé son initiative justifiée. Pourtant, ce précédent ne s’est pas répercuté dans la doctrine opérationnelle. Le 7 octobre, l’incapacité à agir autrement que selon des procédures figées a contribué à laisser passer l’irréparable.
L’armée israélienne affirme aujourd’hui que l’armée de l’air a respecté toutes les consignes reçues, mais reconnaît le « grave échec » dans la défense de la population. Les extraits du séminaire révèlent cependant un malaise plus profond : un système où la peur de se tromper l’emporte sur la nécessité d’agir, et où des décisions cruciales sont prises loin du terrain, alors que des milliers de vies dépendent de secondes perdues.






