Antisemitisme et Antisionisme

Rencontre avec Richard Prasquier, Président du Keren Hayessod France

richards prasquier

Après la soirée de lancement de la campagne 2014 du Keren Hayessod qui s’est déroulée le jeudi 13 février en présence notamment du Ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, l’ancien président du Crif Richard Prasquier qui dirige désormais le Keren Hayessod France répond aux questions de Jonathan Curiel et Yonatane Laïk pour Alyaexpress-News.

Yossi Gal, Richard Prasquier et Avigdor Lieberman

Alyaexpress-News : Revenons tout d’abord sur votre présidence du Crif qui fut notamment marquée par une offensive sans précédent contre la liberté religieuse avec la remise en cause de la Che’hita et de la Brit Milah (ndlr : abattage rituel et circoncision) ainsi que par une explosion des violences antisémites dont l’attentat contre l’école Ozar Hatorah de Toulouse en est l’illustration la plus dramatique. Quel regard portez-vous sur l’avenir de la communauté juive de France ?


Richard Prasquier : Les deux séries d’évènements auxquelles vous faites allusion ne sont pas du même ordre et je ne veux donc pas les mettre sur le même plan.

Tout d’abord, l’offensive contre l’abattage rituel et la circoncision a lieu en France bien sûr, mais c’est un sous-produit de ce qui s’est passé en Europe. C’est donc au niveau européen que le combat doit se faire. Pour ce qui est de la Brit Milah, le problème a commencé en Allemagne tandis qu’en ce qui concerne la Che’hita et la campagne en faveur de l’étiquetage, c’est un phénomène plus général en Europe, mais qui mobilise également un certain nombre de personnes dans notre pays.
Le rabbin Bruno Fiszon et la Conférence des rabbins européens font d’ailleurs un travail remarquable pour défendre l’abattage rituel.
J’ai toujours dit à mes interlocuteurs que l’interdiction de la circoncision m’apparaît comme strictement inenvisageable en France. Si la circoncision venait à être interdite, cela marquerait la fin de la communauté juive de France, car tous ceux qui se sentent Juifs partiraient. Je n’imagine pas que cela puisse arriver.
En tant que président du Crif, j’ai eu affaire à des flambées de haine contre Israël, et de violences à l’encontre de la communauté juive dont l’épisode le plus grave fut celui des assassinats de Toulouse.
Le regard que je porte sur l’avenir, c’est qu’il y a des questions en ce qui concerne la pérennité de la communauté juive de France : certains pensent qu’il y aura dans notre pays de plus en plus d’antisémites et de moins en moins de Juifs.
Je préfère ne pas faire de prédiction, car notre rôle est avant tout de lutter contre l’antisémitisme, mais il faut rester lucide, savoir si le seuil de tolérance a été atteint. La situation de ces derniers mois est devenue inquiétante non pas en raison des actes de violences mais plutôt à cause d’un sentiment diffus qu’un certain nombre de barrières ont été rompues et que certaines digues risquent de l’être à leur tour. Je fais partie de ceux qui pensent que la France a les moyens de résister contre cette vague de haine et de violences, car les digues restent fortes dans notre pays, mais cela ne nous empêche pas d’être très lucide quant à tout ce qui se passe.

Il n’est pas question en ce qui me concerne de faire la comparaison avec les années 30 comme je le lis souvent dans la presse. La différence essentielle c’est que nous avons des gouvernements qui luttent contre l’antisémitisme et font tout leur possible pour enrayer ce phénomène.
Je suis davantage préoccupé par le sentiment de détestation d’Israël qui est en constante augmentation durant ces dernières années et qui s’accentue encore. Beaucoup trop de personnes considèrent que l’Etat d’Israël est responsable de tous les maux du Moyen-Orient.
A la limite, le message essentiel c’est que les Juifs de France n’acceptent pas d’être mis continuellement en accusation pour leur soutien à Israël. Ils trouvent cela normal d’autant plus quand ce pays est attaqué de façon complètement biaisée par une grande partie de la bien-pensance en France.

Alyaexpress-News  : Vous avez été l’un des leaders de la communauté juive de France dont vous connaissez parfaitement les institutions : pensez-vous qu’elles soient à la hauteur des enjeux actuels ?

 

Richard Prasquier : Il y aura toujours lors de situations difficiles des critiques sur les institutions. Elles sont faites par les hommes qui les dirigent et les communautés dont elles proviennent. Quoi qu’elles fassent, certains considéreront qu’elles n’en font pas assez, d’autres qu’elles en font trop ou encore qu’elles le font mal.
Pour ma part, je suis mal placé pour porter un jugement sur les institutions puisque j’ai été le président d’une institution qui a subi son lot de critiques et je suis actuellement le président d’une autre institution qui se retrouve dans la mêlée. Nous devons chercher le consensus sur nos actions à l’heure où la situation est suffisamment inquiétante. Il faut que chaque responsable communautaire voie de façon claire et lucide nos objectifs communs. Ma grande satisfaction en tant que président du Crif, c’était bien de voir mon mandat s’achever avec un sentiment d’unanimité au sein de l’institution.

Alyaexpress-News  : Vous présidez désormais le Keren Hayessod France, pouvez-vous nous présenter l’histoire et le rôle de cet organisme ?

 

Richard Prasquier : L’histoire du Keren Hayessod est ancienne et glorieuse. Après plus de 90 ans d’activité, c’est l’une des plus anciennes institutions juives qui a précédé de quelques années la création de l’Agence Juive avec laquelle nous avons toujours travaillé de concert.

Le Keren Hayessod, c’est historiquement une grande partie de la transformation d’un territoire en pays moderne avec ses infrastructures de transport, ses lieux d’enseignement, ses universités, ses villes et villages, ses industries et ses syndicats. Le Keren Hayessod a joué un rôle très important dans l’Histoire. Il est le grand collecteur pour Israël à travers la diaspora et notamment dans le cadre de ses liens avec l’Agence Juive qui ne collecte pas d’argent. Et de ce fait, il a largement participé aux moments forts de l’Histoire d’Israël : les différents épisodes de l’alyah à commencer par celle des survivants de la Shoah, des gens des pays arabes, des juifs de l’Union Soviétique ainsi que de ceux d’Ethiopie dont le dernier voyage a eu lieu au mois de juillet 2013.
En outre, le Keren Hayessod a été actif dans la création de l’université hébraïque de Jérusalem, et de par ses investissements dans les industries de la mer morte, les travaux publics ou encore dans la construction et l’urbanisation des villes israéliennes.
Aujourd’hui, le Keren Hayessod continue de jouer un rôle important auprès des communautés de la diaspora pour non seulement aider indirectement l’Agence Juive dans son travail pour l’alyah, mais aussi dans les objectifs de réduction des inégalités sociales en Israël, ainsi que de soutien aux populations les plus fragiles sur le plan économique, psychologique, générationnel, familial et émotionnel.

Le dernier point sur lequel portent la collecte et l’activité du Keren Hayessod est celui du renforcement de l’identité juive. Dans beaucoup de pays, y compris en France, une grande partie des jeunes juifs ne donnent pas de contenu positif à leur judaïsme. On peut être pratiquement certain dans ce cas que celui-ci va tomber peu a peu en déshérence dans les générations à venir.
Pour contrer cela, un des moyens majeurs est de faire connaître Israël à cette partie de la jeunesse pour lui faire prendre conscience de son appartenance au peuple juif.
Pour cela, le Bac Bleu Blanc ou les programmes Massa mis en place par l’Agence Juive visent à accomplir ce travail de sauvetage spirituel des jeunes juifs à travers la diaspora tout en laissant le choix à ces derniers de réaliser un jour leur alyah.

Alyaexpress-News  : Parmi les nombreuses actions du Keren Hayessod figurent des programmes allant du renforcement de l’identité juive des jeunes de diaspora à l’intégration des juifs d’Ethiopie au sein de la société israélienne en passant par une aide apportée aux survivants de la Shoah ou aux jeunes en difficulté. Pouvez-vous nous en dire plus sur les grandes réalisations du Keren Hayessod ?

 

Richard Prasquier : Toutes les activités sociales du Keren Hayessod sont très remarquables. Je pense notamment à ces nombreux villages qui regroupent des jeunes âgés de 13 à 18 ans qui y vivent en internat. Ils viennent de familles cumulant tous les handicaps possibles sur le plan économique, sanitaire, psychologique et dans lesquelles les enfants évoluaient dans des conditions particulièrement difficiles. Ces villages éloignent donc l’enfant de sa famille et permettent par exemple à ces derniers d’obtenir un taux de réussite au bac de 93% ce qui est très remarquable.

Ces jeunes ont bénéficié d’un programme de formation professionnelle souvent dans le domaine des technologies nouvelles, ils envisagent l’armée de manière positive et partent d’un bon pied dans la société. Nous avons été frappés par le professionnalisme et le soin apporté par les gens qui s’occupent au quotidien de toutes ces activités sociales.

Judith Oks, Moodi Sandberg, Nicole Guedj, Johanna Arbib-Perugia et Richard Prasquier.

Alyaexpress-News  : Comment se traduit votre engagement au quotidien ?

Richard Prasquier : Il s’agit de voir des donateurs, d’adapter les structures à la situation actuelle notamment sur le plan juridique, de travailler sur la communication du message, mais aussi de rencontrer des groupes de militants en France.

Dernièrement, nous avons organisé la soirée de lancement de la campagne 2014 qui s’est déroulée chez l’ambassadeur d’Israël en France. Je remercie d’ailleurs Son Excellence Yossi Gal pour son engagement constant à nos côtés ainsi que pour la qualité qu’il a su donner à la représentativité d’Israël en France et aux relations qu’entretient l’Ambassade avec la communauté.
Le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lierberman, la ministre de l’Intégration Sofa Landver, le président mondial du Keren Hayessod Moodi Sandberg, la présidente du conseil d’administration Johanna Arbib Perugia ainsi qu’Avi Pazner qui fut dans le passé ambassadeur d’Israël en France et président du Keren Hayessod ont tous fait le déplacement.
Avi Pazner est d’ailleurs la personne qui m’avait demandé de prendre la présidence du Keren Hayessod France.

Il y a également eu ce bref mais très dense discours enregistré de Binyamin Netanyahou durant lequel le Premier ministre faisait part de son admiration pour la qualité du travail effectué aujourd’hui encore par le Keren Hayessod. David de Rothschild était également présent pour nous exprimer son soutien tout comme Nicole Guedj qui représentait la Fondation France-Israël avec laquelle nous allons travailler.

Enfin, je voulais remercier nos correspondants en province, car j’ai passé une très bonne matinée de lancement de campagne à Marseille qui s’est déroulée dans la résidence du Consul général, et durant laquelle, 70 à 80 personnes ont participé.

David de Rothschild

Alyaexpress-News : Souhaitez-vous revenir sur quelques uns des projets en direction des juifs de France auxquels contribue le Keren Hayessod ?


Richard Prasquier : Parmi les projets relativement neufs et dont on a peu parlé, il y a le programme YALLA qui permet aux jeunes juifs de France de passer deux mois en Israël en faisant des activités fructueuses a l’intérieur même du pays pour mieux connaître celui-ci. Il s’agit par exemple d’effectuer un stage au sein d’une entreprise israélienne. Il convient également de mentionner le projet TEN qui permet aux jeunes juifs de France et de diaspora de participer aux côtés de jeunes israéliens à une mission humanitaire dans des pays qui connaissent des difficultés importantes.

 

Alyaexpress-News  : Malgré le dynamisme de l’économie israélienne, beaucoup d’observateurs s’inquiètent des inégalités croissantes symbolisées par le fossé grandissant entre la « bulle de Tel Aviv » et les villes défavorisées du sud du pays. La réduction de la fracture sociale est-elle possible en Israël ?

 

Richard Prasquier : Les statistiques récentes montrent des disparités de revenus extrêmement importantes en Israël. La société israélienne n’est plus une société égalitaire comme elle l’était aux débuts du pays. Il existe d’autre part un taux de pauvreté qui est important puisqu’on considère selon les critères habituels que 20% de la population se situe au-dessous de celui-ci. Ce chiffre s’approche même des 30% pour les enfants. Bien sûr, cette réalité est douloureuse d’autant plus qu’elle risque d’entraîner effectivement une rupture mais les israéliens sont conscients de ces problèmes.
Les programmes soutenus par le Keren Hayessod répondent aux difficultés notamment par le financement de villages d’enfants, une aide apportée aux jeunes des milieux défavorisés grâce a un système de tutorat ou encore par une assistance offerte aux enfants éthiopiens.
La situation en Israël est plus complexe que celle d’autres pays car il existe une forte disparité dans la population d’autant plus à l’heure où le monde des ultra-orthodoxes devient de plus en plus important alors que la grande majorité de ses membres vivent dans des conditions matériellement difficiles. A contrario, les exploits technologiques d’Israël en font un pays particulièrement avancé dans le domaine des techniques nouvelles. Les salaires du secteur des nouvelles technologies sont calqués sur ce qui se fait dans les pays anglo-saxons et la disparité s’en fait donc plus criante. Mais je crois qu’Israël et sa population doivent préserver cette force technologique et scientifique qui est particulière au pays et qui constitue d’ailleurs sa meilleure garantie de succès pour l’avenir.

Propos recueillis par Jonathan Curiel et Yonatane Laïk – Alyaexpress-News

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